Quand deux univers perçus comme opposés se rencontrent, tout peut les lier. L’art tend la main à la médecine; la galerie Foreman de l’université Bishop’s devient partenaire de la Galerie d’art de l’Université de Sherbrooke. Les organisateurs anglophones et francophones parlent tout à coup la même langue et des artistes australiens et estriens exposent sur le même mur.
Andrée-Anne Boudreau
Un mariage heureux, dira-t-on. Et pas du tout forcé, selon la commissaire de l’exposition, Marie-France Beaudoin, qui dit avoir vu d’emblée les points communs plutôt que les divergences entre ces deux disciplines. Elle nous assure que le geste et le regard sont identiques; dans les deux cas, la maîtrise d’une technique est nécessaire. Son application demande cette même observation sensible et intelligente qui donne un sens tant à l’art qu’à la pratique médicale. On a déjà envie de la croire.
Une union naturelle
De cette rencontre annoncée entre l’art et la médecine, le titre À la croisée s’est imposé. Afin d’étudier nos rapports à la vie, à la mort, à la maladie et à la douleur, l’exposition tourne «autour des trois axes que sont le corps comme sujet, l’organisation psychique de l’humain et les nouvelles technologies.» Les créations investissent l’univers médical. Et cette union ne date pas d’hier: pensez à Léonard da Vinci, contemporain de la découverte de l’anatomie. Déjà, ses coups de crayons servaient la science: l’exactitude de la médecine amenait l’art vers une nouvelle rigueur tandis que le rendu graphique permettait d’approfondir la connaissance du corps. Pour vous convaincre de la multidisciplinarité de l’art, pensez au simple portrait avant la photographie. Grâce à quel procédé a-t-on pu témoigner visuellement des civilisations antérieures? Les images et les écrits provenant d’aussi loin que les ères primitives nous communiquent encore aujourd’hui maintes informations sur notre passé. L’art est depuis toujours au service de l’humanité.
L’art et la médecine au goût du jour
En 2008, la donne a changé, mais l’art contemporain continue d’explorer la condition humaine sous toutes ses coutures. Le travail de l’artiste dépasse le simple divertissement: il est source de savoir. Mme Beaudoin rappelle que «de nos jours, nous sommes plus que jamais interpellés par la médecine: nous devons prendre des décisions de vie ou de mort.» La réflexion artistique aide à prendre position dans ces situations délicates. L’artiste sherbrookoise Tanya Saint-Pierre renchérit: «La fascination du corps existe depuis longtemps, mais elle évolue avec les années. En 2008, nous vivons dans un monde hypermédicalisé qu’il est important de remettre en question.»
Corps à corps
Le corps est représenté par l’art depuis aussi longtemps que la science en fait son objet d’étude. Tandis que la publicité placarde des corps-objets, les artistes s’en inspirent comme sujet. C’est ce que désire faire Tanya Saint-Pierre, la représentante sherbrookoise à l’exposition À la croisée de l’art et de la médecine. Depuis 2001 déjà, elle se glisse dans la peau du Dr Tanr, dont les travaux au sein de l’Absurdus Medicina Hospitalis (AMH) proposent un regard différent sur les maux sociaux. La narration fictive est élaborée sous forme de chroniques indépendantes les unes des autres, mais où le personnage principal, les thèmes et l’esthétique servent de fil directeur. «J’explore le corps malade, marginal et défaillant, à travers la lunette de la médecine», dit-elle simplement. Si sa pratique artistique est basée sur la photographie et l’infographie artistiques, les chroniques précédentes regroupaient aussi divers types de narration: nouvelle, roman, écriture d’une chanson et création d’une bande sonore. Autant de moyens pour faire de la fiction la «représentation d’un réel» et poser «un regard sur différents maux et malaises sociaux.»
Chroniques #8: espace critique
Conçues pour l’exposition À la croisée de l’art et de la médecine, les récentes chroniques de Mme Saint-Pierre poursuivent la réflexion sur l’absurdité de la quête d’un standard de beauté instauré par les conventions sociales. L’artiste nous invite ici à prendre l’ombre pour le corps (confondre de trompeuses apparences avec la réalité). En effet, ces huitièmes chroniques de l’AMH «caricaturent des affiches médicales conventionnelles et leur effort de vulgarisation en les transformant en support d’une pensée critique.» Les montages photographiques ressemblent au modèle médical, mais les illustrations et les mots tranchent carrément avec une description traditionnelle de l’anatomie. Voici un exemple de ce qu’on peut lire en gros titre : La nouvelle tendance en haute couture, l’art de rapiécer et sculpter la chair. Puis, au bas de l’écriteau «médical»: Transformation d’un produit génétique en produit social. On nous parle d’un capital beauté tout simplement parce que la beauté, telle que valorisée par le corps collectif, est un produit de consommation. Et c’est signé: Département de recherches sur l’image et les enjeux de la féminité et de sa construction sociale de l’Absurdus Medicina Hospitalis, Dr Tanr.
Attention! Cette prise de position ne signifie pas que Mme Saint-Pierre condamne toute pratique chirurgicale. La critique vise plutôt «la chirurgie plastique sur des corps sains. L’industrie cosmétique qui banalise la chirurgie, au profit d’un capital beauté, d’un standard à atteindre.» On ne parle plus de médecine, mais presque de plasticine quand le corps devient un outil malléable assujetti à l’économie de la beauté médiatisée.
Voir grand, voir loin
Aux travaux de Tanya Saint-Pierre sont assortis les œuvres d’autres participants: des collages, des sculptures, des vidéos, tous de rouge vêtus à quelques exceptions près. Une couleur qui s’imposait, rappelant le bloc opératoire où ont pris forme ces dissections de la société actuelle. Au total, 18 artistes d’un peu partout dans le monde participent à cet événement. Leurs créations sont réparties entre la galerie Foreman de l’Université Bishop’s et la Galerie d’art de l’Université de Sherbrooke, en plus d’une œuvre sur le site extérieur du campus de la santé.
L’intérêt de l’activité ne réside pas uniquement dans l’exposition. Outre le vernissage réussi du mercredi 10 septembre, des conférences ont été présentées et une table ronde est prévue le 25 octobre, où des historiens et théoriciens de l’art discuteront sous la supervision du médecin Jocelyne Faucher, qui agira à titre de modératrice. Aucun détail n’a été laissé au hasard pour joindre l’art et la médecine. Un doctorat honoris causa sera décerné à l’artiste de réputation internationale M. Phillipe Bazin, dont l’œuvre photographique Nés garnit un mur du Centre culturel jusqu’à la fin de l’exposition, le 13 décembre. Un docteur de l’art? Eh oui…

