Mademoiselle Liberté, Alexandre Jardin, Folio, 2003, 240 p.
Andrée-Anne Boudreau
Un chef d’œuvre, sinon rien. Liberté Byron sait ce qu’elle attend de la vie, donc de l’amour. Entourée de mille précautions, cultivée telle une fleur rarissime, gavée à même le répertoire classique de la littérature, la perfection lui coulait dans les veines. «L’éducation de Liberté avait aiguisé son goût pour les émotions entières.» Ayant atteint la majorité, elle part dénicher l’homme avec qui vivre ses désirs illimités. Enlisé dans le mariage pour tromper son avidité de démesure, Horace s’avère le candidat idéal à qui demander un amour parfait, sinon rien.
Alexandre Jardin écrit exclusivement sur l’amour. S’il a relaté dans Le Zubial les infidélités de son père, l’auteur milite ici clairement dans le camp opposé. Son roman Mademoiselle Liberté questionne la fidélité, le couple et les valeurs actuelles de la société : «Tous s’étonnaient qu’elle ne consommât pas l’amour en vrac, à l’instar de ses contemporains.» Mais alors, comment jouit-elle au quotidien, notre héroïne de l’antiroutine?
«Inapte aux compromis, elle ne concevait pas d’aimer et d’être aimée avec modération […] cette fille jouissait de tout […] mordait dans tous les raffinements. […] Elle bondissait vers ses appétits, voulait posséder chaque seconde.»
Habile, elle pousse la femme d’Horace à rompre. La sainte-nitouche évacuée, elle impose à Horace sa vision ambitieuse de l’amour: Un chef d’œuvre, sinon rien. Dehors la monotonie! Horace devra oser, raturer, reprendre, décupler, réinventer. Des scènes improbables à 200 km/h, des démarches érotiques insensées, de véritables élucubrations au nom de la perfection, sinon rien.
Comme rien n’y fait… la privation devient probante. Mais la distance des corps amenuise-t-elle la proximité de l’esprit?
Passionnés de l’inéluctable, l’inextricable, l’inexorable amour des mots et adeptes des superlatifs et autres adjectifs musclés, vous vous délecterez des mots éloquents, des actions frémissantes, des émotions troublantes, vous vous en lècherez les méninges tellement Jardin titille l’esprit du lecteur jouissif.
Un orgasme littéraire, rien de moins.

