Parmi les 1 431 œuvres de la collection de l’Université de Sherbrooke, une seule peut être décrite comme un chef-d’œuvre : Piroche, une monumentale toile de Jean Paul Riopelle, peinte en 1976. Elle se situe dans l’entrée du foyer du Centre Culturel de l’UdeS, côté Mont Bellevue. Un chef-d’œuvre constitué de quatre panneaux et qui s’impose au regard sur plus de cinq mètres de longueur.
Daniel Proulx
Les deux tiers de la surface de l’œuvre sont peints en blanc. Cependant il ne s’agit pas d’un vulgaire aplat blanc. Grâce à l’application d’une couche de peinture de deux à trois centimètres d’épaisseur au sein de laquelle Riopelle trace des lignes, l’œuvre gagne une telle texture que l’on peut parler de sa profondeur, et ce n’est pas à cause d’un effet de perspective. Ainsi, même si les deux tiers de l’œuvre sont blancs, les effets de lumière produits par les lignes tracées dans la surface blanche font apparaître un paysage en constant changement. La position de l’observateur face à l’œuvre transforme à chaque instant la surface blanche, car dépendamment de l’endroit où il se tient, la lumière est réfléchie différemment.
Au centre de cette mer blanchâtre est appliquée une couleur vive et naturelle, qui change d’un panneau à l’autre. De gauche à droite, les couleurs qui varient du vert au jaune puis du bleu au orange se suivent au centre des panneaux et, comme pour le blanc, la texture dans la peinture crée de nombreux effets de lumière.
Signification de l’œuvre
La toile de Riopelle étant essentiellement abstraite, ce n’est pas tant la signification de l’œuvre que l’expérience bouleversante qu’elle peut produire chez celui qui prend le temps de la regarder qui est importante. Il ne faut pas chercher un discours rationnel ou un message: il n’y a rien à comprendre. L’œuvre s’offre à nous comme une expérience, car Riopelle peint sans hésitation. Il ne crée pas des œuvres raisonnées; il incarne dans la peinture la force d’un instant qui le traverse. Il nous faut donc rencontrer son œuvre à l’extérieur de la raison.
Nous savons que la nature est au cœur de l’inspiration de Riopelle. Mais comment la nature peut-elle apparaître comme abstraite? Riopelle disait que l’abstrait, tout comme la figuration, est impossible. Si l’abstraction consiste à pousser une personne à se séparer du monde, Riopelle est plutôt celui qui va vers le monde, dans un double mouvement.
Ce double mouvement consiste d’abord pour Riopelle en une prise de conscience. Il se laisse envahir par la nature comme une personne peut être envahie par l’amour, mais ensuite, pour mieux rendre justice à cette impression, il doit s’en distancier. À l’inverse des impressionnistes qui reproduisent cette première impression naturelle, Riopelle serait un dépressionniste, puisqu’il présente son intériorisation de cette impression. La puissance de l’abstraction de Riopelle vient ainsi du fait qu’elle nous renvoie à nous-mêmes comme un miroir.
Légende de l’œuvre : Jean Paul Riopelle, Piroche, 1976, huile sur toile, 203 x 548 cm, collection de l’Université de Sherbrooke. © Succession Riopelle / SODRAC (Montréal) 2008. Nous tenons à remercier Suzanne Pressé et la Galerie d’art de l’UdeS pour leur précieuse collaboration.

