BLAH! BLAH! BLAH! PARLER OU CREVER
27 octobre 2008
À quoi s’attend-on d’une poésie orale quand elle a posé les mots et les revendications sur la page, quand elle se s’est réfugiée dans un livre loin des regards indiscrets, loin d’un public qui juge, tranche, applaudit, hue et boit?
Julie Tremblay
À quoi s’attend-on en ouvrant une anthologie de slam? Le genre se voulant par définition une manifestation de durée limitée, une poésie frappante et portée par une voix live qui porte l’émotion et le cœur du texte, à quoi doit-on s’attendre? À une photo d’un moment, répond le slammeur Félix J., à «une contradiction [qui] met sur le papier / ce qui est dit avec la bouche». Voilà ce à quoi il faut s’attendre: à l’ouverture d’un espace-temps bondé d’âmes et de corps qui doivent dire la poésie ou l’horreur de leurs histoires dans l’urgence la plus totale et en toute authenticité.
C’est assurément cette authenticité qui fait le charme du slam: il n’y a que le poète sur la scène, mis à nu, la voix tremblante, le corps qui ploie sous le poids des mots. La langue est simple, pas de mots précieux, pas d’images douteuses. Tout passe par la voix. On pourrait croire que les textes de slam perdent leur intensité lorsque sagement insérés dans un livre, mais curieusement, dans Blah! Une anthologie du slam, les poèmes des slammeurs résistent à l’exercice, restent forts et convaincants.
Si l’absence du support vocal peut altérer la signification des textes, il rend parfois ceux-ci plus compréhensibles en donnant le temps et l’espace nécessaires pour mieux les approcher. Qui plus est, les textes sont à ce point rythmés qu’on entend la musique propre à chaque slammeur presque aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Et si vous n’êtes pas convaincus, vous pouvez toujours écouter le disque qui se trouve à la fin de l’anthologie. Vous y trouverez la voix, mais il manquera encore le corps.
La plupart des textes de Blah! jettent un regard lucide sur la vie, condamnent la société de consommation, le racisme, l’inégalité des classes sociales et prônent l’interculturalisme et le mieux-être par l’art. Les riches sont les méchants, les pauvres sont gentils. Pas de place pour la nuance ou les exceptions: «Les pauvres baisent mieux que les riches / C’est comme pour l’art / C’est quand on les oppresse que les gens crachent le meilleur d’eux-mêmes», dit le texte de B.Izard. Ou encore le Haikus de Nada qui met en scène «Un quinquagénaire / Trois adolescentes / Une partouze mythique / Viagra» Ces textes datent du début des années 2000: c’est vous dire combien certaines choses ne changent pas.
De toute évidence, le slam renouvelle le genre poétique et le modernise en lui donnant une tribune. Il est non seulement un acte de résistance mais une tentative de redonner souffle et corps à une poésie qu’on avait oubliée dans des livres poussiéreux et des discussions stériles. Le slam, selon Félix J., c’est une «langue de trottoir», une «tentative de dialogue», et si les textes comme la formule souvent dérangent et font peur, ce n’est pas parce qu’ils ont été écrits par des anciens toxicomanes, des immigrants ou simplement par des gens en colère, c’est, assurément, parce qu’ils crèvent de vérité. Blah! nous donne l’impression que pour les slammeurs, la poésie est une question de survie: il faut parler, ou bien crever.
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