Alors que l’automne s’installe et que les pancartes électorales se décrochent des poteaux au même rythme que les feuilles des arbres, le Québec se prépare déjà mentalement à vivre une autre (!) campagne électorale.
Joël Lagrandeur
À ceux qui n’ont malheureusement pas eu le temps de subtiliser une pancarte en coroplast afin d’aller descendre les pentes du mont Bellevue sur une très originale crazy carpet aux couleurs de Jack Layton (pour ceux qui en ont une, essayez, vous serez convaincus), ne désespérez pas: vos chances de pouvoir aller glisser bien assis sur le visage souriant de Jean Charest sont excellentes pour le printemps.
Plusieurs analystes politiques prévoyaient également des élections provinciales pour cet automne, mais de toute évidence, le faible taux de participation aux élections fédérales trahissant un certain écœurement de l’électorat et la «punition» infligée par les Québécois au parti de Stephen Harper ont de toute évidence refroidi les ardeurs du premier ministre québécois. Bien que les sondages semblent promettre mers, monde et majorité au parti de Jean Charest, celui-ci a décidé de se garder une petite gêne, histoire de ne pas finir comme la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf de la fable. Sauf surprise, les élections provinciales semblent donc être remises au printemps prochain.
D’ici là, cependant, la formation politique du député de Sherbrooke va s’atteler à la tâche de faire la liste de toutes les raisons possiblement valables pour mettre sur le dos des partis d’opposition un futur déclenchement d’élections. Car déclencher une élection sans autre raison valable que de vouloir passer de gouvernement minoritaire à majoritaire, est une stratégie qui peut facilement se retourner contre celui qui l’applique. Le gouvernement conservateur fédéral l’a démontré récemment, et nul doute que Jean Charest a pris des notes. C’est pourquoi les libéraux vont passer les prochains mois à essayer de trouver toutes les raisons pour attribuer aux partis d’opposition le rôle de «méchants trouble-fêtes».
Parmi ces raisons, vous pouvez déjà inclure la collusion Parti québécois (PQ) – Action démocratique du Québec (ADQ) ayant mené à l’élection du premier président de l’Assemblée nationale issu d’un parti d’opposition depuis Arthur Turcotte en 1878. Vous pouvez également parier que le Parti libéral (PLQ) dénoncera la «partisannerie honteuse» du péquiste François Gagnon, le nouveau président en question.
Une autre tactique pré-électorale des libéraux, on retrouve également le maraudage libéral dans les partis d’opposition, en particulier chez les adéquistes, qui semblent avoir perdu une bonne partie de leurs plumes depuis les dernières élections, et dont les vues sont beaucoup plus conciliables avec celles des libéraux (la question de la souveraineté créant un fossé quasi-infranchissable entre péquistes et libéraux). Déjà, cette tactique a porté fruit, alors que deux adéquistes, André Riedl, député du comté d’Iberville, et Pierre Michel Auger, député du comté de Champlain, ont traversé le plancher de la chambre afin de joindre les rangs du PLQ.
Mais pourquoi les libéraux provinciaux veulent-ils des élections le plus vite possible? La réponse est simple: tout simplement car, selon les sondages, les libéraux sont mieux placés que jamais pour former un gouvernement majoritaire, ce qui leur permettrait bien évidemment de mener le gouvernement comme ils l’entendent, sans avoir réellement à se soucier de l’opinion des partis d’opposition.
Ce qui est ironique, cependant, c’est que le taux d’approbation du gouvernement libéral de Jean Charest n’a jamais été aussi élevé que depuis qu’il est minoritaire. La question mérite d’être posée: est-ce que c’est le fait d’être minoritaire qui fait du gouvernement libéral québécois un bon gouvernement?
Bien sûr, un gouvernement minoritaire a ses défauts: ils ne sont pas généralement très stables (avec une durée de vie moyenne allant d’un an et demi à deux ans) et fonctionnent généralement de façon moins efficace (lire: adopte et développe moins rapidement ses projets de lois). Mais à l’inverse, les lois adoptées, les projets développés, sont mieux conçus et réfléchis car le parti au pouvoir se doit d’obtenir l’appui d’un ou plusieurs partis d’opposition afin de faire adopter ses idées. Bref, les gouvernements minoritaires sont plus «démocratiques» que les majoritaires, qui sont essentiellement des dictatures de la majorité.
Il est difficile de s’expliquer pourquoi le Canada est traditionnellement rébarbatif face aux gouvernements minoritaires. Plusieurs pays européens fonctionnent depuis longtemps avec des gouvernements de coalition (ou plusieurs partis minoritaires s’entendent pour former un gouvernement) et ne s’en portent pas plus mal pour autant. L’Allemagne, dont le gouvernement est composé d’une coalition de l’Union chrétienne-démocrate, le Parti social-démocrate et l’Union chrétienne-sociale en Bavière ayant Angela Merkel à sa tête, est un excellent exemple. Même ici, avant les élections fédérales, des rumeurs ont couru concernant un possible gouvernement de coalition parti libéral du Canada – Nouveau Parti Démocratique.
Je ne suis pas en train de dire que Jean Charest se transformera en Antéchrist dans un prochain gouvernement libéral majoritaire ou qu’il devrait former un gouvernement de coalition avec l’ADQ (!!) ou le PQ (!!!). Mais il me semble qu’il est rassurant d’avoir un gouvernement qui se doit de faire accepter ses idées par une partie de ses adversaires. Et il semble que les Canadiens soient peu à peu en train de comprendre cela.

