Une voix portante et un micro, un poème qu’on dit tout haut, un public attentif et réactif sont les éléments essentiels pour une soirée slam réussie. Depuis quelques années, le Tremplin de Sherbrooke accueille des artistes slammeurs locaux et régionaux de tous les styles, de tous les âges et de toutes les couleurs. La règle de base du slammeur: «Tu rentres, tu fais ton slam, tu fermes ta gueule.»
Julie Dumont
Les soirées slam du Tremplin ont repris vie ce jeudi 2 octobre à 20 h. Après un temps d’arrêt, histoire d’endurer un été pluvieux et fiévreux, la chaleur était présente dans la petite salle du Tremplin qui a accueilli un public aussi multi (âges, styles, personnalités) que les artistes qui se produisaient sur la scène. La deuxième partie de la programmation était consacrée au micro ouvert, à la découverte de nouveaux poètes accueillis avec joie et claquements de mains. Pour lancer la saison en force, plusieurs interprètes slammeurs des plus grandes villes du Québec avaient été invités. Parmi ces artistes talentueux, la scène a acueilli David Goudreault et Sophie Jeukens, deux grands slammeurs de l’équipe sherbrookoise qui a remporté la compétition régionale du Grand Slam 2008, à Montréal.
J’ai rencontré David, par hasard, sur le seuil de la porte du Tremplin. Après un bref échange sur le slam, je lui ai proposé de faire une entrevue pour Le Collectif. Positif!
Au cours de la soirée, Sophie m’a fait sourire, rire, pleurer, frissonner, par ses mots, ses vers, ses phrases rythmées et surtout, la profondeur de ses écrits. Une entrevue? Positif!
Nous nous sommes réunis au salon de thé, le dimanche suivant. Alors que je suis arrivée en retard, Sophie était déjà là, souriante et peu soucieuse de mon retard. L’ambiance calme m’a permis de reprendre mon souffle avant que David n’arrive. Le trio réuni, on a commencé.
Julie Dumont (JD): Qui êtes-vous ?
David Goudreault (DG): Je suis travailleur social et responsable de la formation au Centre de prévention suicide de l’Estrie. Je fais également de l’intervention auprès des étudiants du Cégep de Sherbrooke.
Sophie Jeukens (SJ): Je suis étudiante à la maîtrise en littérature et au certificat en musique. Dans ma vraie vie, car l’université, ce n’est pas vraiment ma vraie vie (rires), je suis travailleuse autonome: j’ai quelques contrats d’écriture et de slam. Je m’occupe également d’un regroupement d’auteurs amateurs, Les plumes de l’ombre, que j’ai fondé il y a quatre ans.
JD: Quel est votre passé de slammeur(euse)?
SJ: Je suis originaire des Laurentides, de Saint-Eustache, où il ne se passe absolument rien (rires). J’ai tué le temps avec l’écriture. Je fais du slam depuis un an. Au départ, je ne voulais rien savoir (rires)! Il me manquait un peu de confiance en moi. Un ami qui croyait en mon talent m’a convaincue. Aujourd’hui, on dit que je suis une slammeuse!
DG: Je suis originaire de Trois-Rivières. Dans le temps, je faisais partie d’un groupe hip hop nommé Les maudits. Nous avons fait ensemble une vingtaine de spectacles. À Sherbrooke, lors de mes études universitaires, j’ai commencé à m’intéresser beaucoup à la poésie. L’année dernière, j’ai été approché par des gens des Soirées de la poésie pour aller réciter mes textes. J’ai composé mon premier slam pour l’occasion et j’ai trippé! Par la suite, je me suis rallié tranquillement à la ligue du Tremplin. J’ai également composé des slams pour la Journée du droit d’auteur.
JD: Quels sont vos projets futurs en lien avec le slam?
SJ: Je travaille présentement sur la création d’un recueil de poésies orales enregistré sur disque et accompagné musicalement. C’est un truc très expérimental qui sera finalisé bientôt. Le sujet de ma maîtrise en littérature porte sur le slam. Je voudrais y intégrer une création personnelle de poésie performée. C’est un mémoire un peu freak (rires). En espérant que ce soit accepté…
DG: Je viens tout juste de finir d’organiser deux grandes soirées slam qui se sont tenues à la salle Alfred-Desrochers du Cégep de Sherbrooke les 20 et 22 octobre. Les étudiants de français 2 étaient sur la scène, ainsi que d’autres slammeurs québécois. Le slam est en émergence! Un jour, peut-être, j’aimerais sortir un album.
JD: Avez-vous un style d’artiste que les gens reconnaissent?
Ensemble: Nous sommes supposés être des slammeurs urbains trash selon un chroniqueur actif dans le monde du slam (rires).
JD: Croyez-vous que le slam peut aider la société mondiale à favoriser la parole libre, expressive et revendicatrice?
DG: Ce qui est intéressant à Sherbrooke, c’est que les soirées slam sont organisées en collaboration avec le Tremplin, qui est un organisme de réinsertion sociale pour les jeunes mésadaptés de 16 à 30 ans. Pour eux, c’est une occasion de se faire voir, car ils ont la chance de se produire sur la scène et de joindre l’art à la liberté d’expression.
SJ: Il faut faire attention, car il y a beaucoup de gens qui font du slam sans pour autant revendiquer. Cependant, il y a tout de même un nombre considérable de textes engagés, surtout dans la communauté de Sherbrooke. En ce moment, le public des soirées slam comprend plusieurs militants de gauche très politisés. Le slam, c’est aussi un mouvement et une grande famille.
DG: Je trouve dommage que plusieurs personnes associent le slam uniquement avec l’artiste Grand corps malade, le précurseur du mouvement en France. Grand corps malade détient un certain monopole sur le marché populaire et cela enterre, d’une certaine façon, les autres artistes.
SJ: Et pourtant, il y en a des milliers de par le monde.
JD: Que vivez-vous sur la scène au moment où vous projetez les mots?
DG: C’est sûr qu’il y a un certain stress. Avec l’expérience, on devient de plus en plus à l’aise. La réaction du public nous donne de l’énergie, l’interaction est géniale. Je le vis comme un partage.
SJ: Quand on entend le public réagir aux vers qu’on lance, on acquiert de la confiance et on fonce, on se laisse aller. Je suis une personne qui a de la difficulté à s’exprimer oralement quand il est question de sentiments et d’émotions profondes: je préfère l’écrit. Le slam me permet de parler au monde en me donnant le temps de me préparer.
DG: Il y a des textes qui nous déstabilisent totalement. Soit on rit aux larmes, soit on a une larme à l’œil.
SJ: Tu ne sais jamais qui tu vas toucher dans la salle. Il y a toujours une personne qui vit un peu les mêmes choses que toi. Chaque soirée, il y a quelqu’un qui vient me voir pour me dire qu’il ressent les émotions de mon slam.
DG: Faire du slam, c’est avoir le droit de parler et avoir un endroit pour le faire. Il y a trois minutes qui t’appartiennent. Tu peux parler dans la langue que tu veux. Il n’y a pas de style, ni d’âge, ni aucune barrière. C’est génial! Peut-être es-tu, toi qui es en train de lire cet article, un slammeur qui l’ignore?
Comme l’a dit David, le slam est en émergence: les poèmes quittent les livres, les paroles sortent du silence, les mots sont décortiqués afin qu’on puisse mieux les comprendre, mieux les vivre, les ressentir, les partager, les crier, les chuchoter, les rendre absurdes et en rire ou en pleurer.

