La misère s’acharne sur Haïti. Malgré l’aide internationale, ce pays subit des catastrophes à répétition, ce qui l’empêche de se développer. Le Collectif s’est entretenu avec Hugo Loiseau, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, afin de connaître les causes de ce marasme.
François Parenteau
Selon M. Loiseau, la situation actuelle en Haïti ressemble beaucoup à celle des dix dernières années. «Ça va très mal. Contrairement à d’autres pays des Caraïbes qui s’en sortent mieux, comme la République dominicaine, Haïti stagne dans les bas-fonds», dit-il.
Cette stagnation s’explique par une conjonction de plusieurs événements, qui sont dus soit à de la malchance, soit à l’homme. «Au cours de la dernière année, une crise alimentaire mondiale a éclaté en raison de la hausse des prix des ressources et des matières premières. Cette situation a engendré des émeutes de la faim en Haïti. Les gens n’avaient plus les moyens de se payer la nourriture nécessaire à leur survie», explique M. Loiseau.
L’été dernier, l’île a été secouée par quatre ouragans. «Fay, Gustav, Hanna et Ike ont causé 800 morts, 120 000 maisons ont été détruites, 1 000 000 personnes sont devenues sans-abri et les dégâts ont été évalués à plus d’un milliard de dollars, souligne le professeur. Dans un État, le plus pauvre des Amériques, de surcroît, qui a déjà un genou au sol, les répercussions sont énormes. Les catastrophes naturelles s’y accumulent, et malheureusement, nous ne pouvons rien y faire.»
Instabilité politique
Pour M. Loiseau, l’instabilité politique jumelée au manque de responsabilité de la classe politique haïtienne handicape le pays. «De mars 2008 à septembre 2008, il y a eu une absence de pouvoir politique. Aucun premier ministre n’était en poste. Le congrès haïtien a refusé à deux reprises les suggestions de nominations au poste de premier ministre du président René Préval», explique-t-il. Michèle Pierre-Louis est finalement devenue première ministre le 5 septembre dernier. «Deux mois se sont écoulés entre sa nomination et l’acceptation du congrès haïtien. Cela fait deux mois de perdus, deux mois d’instabilité politique supplémentaire en pleine crise alimentaire et en pleine crise de catastrophes naturelles. Cette situation a donc amplifié des problèmes déjà majeurs», déplore-t-il.
Les conséquences de la corruption politique dans un État aussi fragile qu’Haïti sont dévastatrices. La corruption existe toutefois dans chaque gouvernement. Au Canada, nous n’avons qu’à penser au scandale des commandites. «En Haïti, les privilégiés, l’élite politico-économique, s’en mettent plein les poches et ne se préoccupent pas du reste de la population, environ 99 %, qui vit dans une extrême pauvreté», souligne M. Loiseau.
«Diminuer la corruption, c’est possible, mais c’est un problème multifactoriel. Le gouvernement doit améliorer le niveau démocratique, la sécurité, la santé et l’éducation. Ce processus se fait selon plusieurs niveaux d’intervention, et le résultat ne pourra se voir que dans une dizaine ou une vingtaine d’années. Il ne faut donc pas s’attendre à voir des résultats du jour au lendemain. Le problème, c’est que les pourvoyeurs d’aide de la communauté internationale vivent dans l’optique du court terme seulement.»
L’état de l’aide internationale
Selon M. Loiseau, ce n’est pas dans l’état actuel de l’aide internationale ou des forces sociales politiques et institutionnelles haïtiennes que la situation va s’améliorer.
En septembre dernier, à l’ONU, René Préval, le président haïtien, a déclaré, lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies, que son pays ne pouvait pas, vu le niveau actuel de l’aide internationale, se développer convenablement.
En raison des catastrophes naturelles, le déploiement de l’aide se fait très difficilement. Le système routier est en très mauvais état, et la moitié des récoltes a été complètement perdue à cause des ouragans.
«L’aide internationale a des programmes qui fonctionnent, mais des difficultés sont rencontrées en raison du mauvais état des infrastructures et de la corruption politique. L’aide est donc apportée, par exemple, la nourriture et les médicaments, mais ne sera pas nécessairement distribuée, ou bien sera distribuée à l’intérieur d’un réseau de privilégiés politiques.»
M. Loiseau croit qu’un investissement international sérieux s’impose. «Actuellement, on promet des sommes importantes à Haïti, mais entre l’aide qui est promise et la réalité, il y a toujours une marge négative, et c’est la population qui écope. Il faut un engagement à long terme. Pour l’instant, la communauté internationale propose des solutions à court terme. Une structure politique stable et une sécurisation de la population sont nécessaires, de même qu’un investissement financier beaucoup plus important.»
«Le problème en Haïti, c’est qu’il n’y a ni pétrole ni terroristes. Haïti est un acteur extrêmement mineur sur la scène internationale. Les grandes puissances n’ont pas d’intérêt à aider ce pays. Il y a de l’intérêt lorsqu’il y a des boat people, c’est-à-dire des Haïtiens qui s’enfuient à bord de radeaux vers les côtes de la Floride ou de la Louisiane, ou bien quand des Haïtiens tentent de traverser du côté de la République dominicaine. La frontière est ultra sécurisée. La population haïtienne est ni plus ni moins prisonnière de son île.»
En ce moment, en Haïti, les seules organisations qui fonctionnent sont plutôt secondaires. Parmi celles-ci, le registre civil: «L’Organisation des États américains a mis sur pied un programme afin d’implanter un registre national civil en Haïti. Cela a permis à la population d’acquérir une carte d’électeur et de citoyenneté haïtienne.»
«Par contre, en ce qui concerne les enjeux plus importants comme la sécurité de tous les jours, ne pas se faire agresser en marchant dans la rue, la sécurité alimentaire, pouvoir manger quotidiennement une nourriture convenable, la sécurité médicale, avoir accès à des médicaments, malgré l’aide internationale, cela ne fonctionne pas du tout», précise-t-il.
M. Loiseau rappelle aussi que durant le régime des Duvalier, Haïti était le premier producteur de balles de baseball pour le marché américain. Cependant, dès la fin du régime dictatorial, le marché est tombé, et les États-Unis se sont tournés vers le Mexique à la suite de l’accord de l’ALENA.
La Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti joue un rôle policier dans ce pays. Elle s’occupe de la sécurité en formant les cadres et les policiers haïtiens. Elle doit remettre un rapport chaque année au secrétaire général de l’ONU, et par la suite, le Conseil de sécurité décide si son mandat sera renouvelé.
«Dans ce contexte, il est impossible de faire des projections à long terme, alors que c’est ce que le problème haïtien nécessite. De plus, chaque fois que le mandat est renouvelé, il est aussi modifié en fonction des intérêts des puissances qui siègent au Conseil de sécurité. Il est difficile d’engager des ressources pour travailler sur le terrain dans un climat aussi instable.»
Le drame des écoles
Selon l’information qui circule, les deux bâtiments qui se sont effondrés n’auraient jamais dû servir d’écoles, car ils ont été mal construits. «En Haïti, il n’y a pas d’inspecteurs de bâtiments comme dans les pays développés qui possèdent une stabilité politique. Des inspecteurs compétents sont nécessaires pour certifier la conformité des bâtiments avec le code de construction de bâtiments, et ce, afin d’assurer la sécurité de la population.»
«Après l’effondrement de la seconde école, les parlementaires haïtiens ont justement demandé que les règles concernant les bâtiments publics soient respectées», de conclure Hugo Loiseau.

