Lors d’un récent trajet de covoiturage, j’ai eu le privilège de partager la route avec un homme fort intéressant. Âgé de 31 ans, Louis-Philippe est travailleur de rue à Sherbrooke. En cette période d’élections provinciales, nous avons discuté d’un enjeu sociétal passé sous silence: la jeunesse.
Véronique R. Filion
La Coalition sherbrookoise pour le travail de rue existe depuis 1988 et compte aujourd’hui dix intervenants ayant une formation académique reconnue (éducation spécialisée, service social, psychologie, etc.). Cet organisme est né grâce à la volonté du milieu, c’est-à-dire que plusieurs acteurs importants, notamment la Ville et divers organismes, ont vu les besoins de certains jeunes et l’importance de réussir à les rejoindre.
Après déjà trois ans de service, mon conducteur considère que son objectif, lors d’une intervention, n’a pas changé: «Notre approche humaniste est établie sur différentes caractéristiques qui la rendent unique.» Louis-Philippe spécifie que la participation du jeune se fait sur une base volontaire: «Le lien créé avec le jeune en marge des structures sociales et sociétales sera plus qu’une relation d’aide, ce sera une relation d’être.» Il ajoute que les valeurs de reconnaissance et de respect de la dignité humaine sont essentielles à la démarche. Le rapport d’égalité entre individus s’avère quant à lui primordial. En tant que travailleur de rue, son rôle est de prévenir, d’éduquer et de sensibiliser en dirigeant les jeunes vers les ressources disponibles tout en leur donnant le choix. Il doit aussi réduire les méfaits sans se préoccuper de la classe sociale et découvrir le besoin immédiat. Selon lui, les résultats viennent à long terme: «C’est une question d’écoute et de rythme.»
Mais quel but visait-il en se dirigeant dans cette profession? «Vouloir aider la jeunesse et améliorer le sort de certains. La société a énormément de préjugés envers ses jeunes et un des meilleurs exemples reste la délinquance. Les peurs proviennent de la méconnaissance, et pour faire tomber ces croyances, il faut croire en eux. Chaque individu possède des capacités. Il faut alors s’intégrer à son milieu ou créer un environnement favorable à l’épanouissement de ce dernier.» C’est pourquoi l’organisme a développé un bon nombre d’activités favorisant la communication interpersonnelle. Permanents ou occasionnels, des projets comme le cirque du monde, mené en collaboration avec le Cirque du Soleil, le Macadam J, un autobus d’intervention présent dans divers quartiers de Sherbrooke, et les sorties ski/planche à neige organisées grâce au Mont-Orford sont organisés, car ils sont de bons prétextes pour ouvrir des portes.
La clientèle visée demeure les jeunes de 10 à 30 ans. En apparence, ils vont bien: plus d’argent pour consommer et une accessibilité déconcertante. Les jeunes vivent dans la facilité. Plusieurs cachent bien leur mal de vivre. Dégager un diagnostic pur et simple serait inopportun, nous dit Louis-Philippe: «Je rencontre plusieurs problèmes sévères (drogues, viols, négligence, etc.), mais il existe d’autres maux moins perceptibles qui sont tout aussi difficiles à traiter, comme le dédoublement de personnalité, le manque d’estime de soi et l’intégration étrangère. La jeunesse est un enjeu oublié dont les partis politiques se soucient peu, mais qui cache un véritable fléau, soit la présence d’un terrible mal de vivre, et ce mal représentera un grand défi quand ces jeunes seront devenus des adultes qui devront être équilibrés et responsables.»
À court terme, la Coalition sherbrookoise pour le travail de rue s’affaire à un projet qui lui permettra de se rapprocher des communautés culturelles. L’organisme prévoit aussi un rassemblement provincial pour partager les enjeux et phénomènes propres à chaque région du Québec, ainsi qu’un regroupement mondial l’an prochain.

