Critique de film
Isabelle Fortin
Le liseur, États-Unis/Allemagne, 2009, 124 min.
Sacrée grande gagnante de la soirée des Golden Globes du 12 janvier dernier pour ses prix du meilleur premier rôle et du meilleur rôle de soutien féminin dans un drame pour Les noces rebelles et Le liseur, Kate Winslet part avec une longueur d’avance dans la course aux Oscars, qui se terminera le 22 février. Dans Le liseur, Winslet interprète une trentenaire d’Allemagne de l’Ouest qui entretient, en 1958, une liaison brève mais passionnée avec un adolescent. Au beau milieu des années 1960, ce dernier, qui étudie en droit, la retrouve alors qu’elle est accusée de crimes nazis.
L’action du Liseur joue entre deux sentiments contradictoires: la culpabilité de la génération allemande née après la Deuxième Guerre mondiale face aux crimes commis par leurs aînés et les tentatives de rédemption de ceux qui ont été impliqués dans les actions des nazis. De ce côté-ci de l’Atlantique, il est difficile de comprendre ces sentiments, mais le réalisateur a réussi le tour de force de nous émouvoir grâce au jeu des acteurs, qui sont extrêmement bien dirigés. Bruno Ganz, qui avait ébloui en interprétant Hitler dans La Chute, surprend dans le rôle du professeur et mentor du jeune étudiant, alors que Winslet, même avec un personnage dur et froid, se révèle capable de tirer des larmes aux spectateurs.
Il faut toutefois noter que le style du Liseur est radicalement différent de celui des blockbusters habituels portant sur la Deuxième Guerre mondiale. Le rythme du film est lent, les événements reposent davantage sur l’introspection des personnages et le va-et-vient entre le passé et le présent peut confondre certains spectateurs. Le liseur est donc à voir surtout pour le jeu fabuleux de ses acteurs ainsi que pour la réflexion qu’il tient. Toutefois, ceux qui s’attendent à y retrouver un feu roulant d’actions avec des scènes spectaculaires seront déçus.
Critique de livre
La Part de l’autre, Eric-Emmanuel Schmitt, 2001, 473 pages
Christelle Lison
«8 octobre 1908: Adolf Hitler recalé». Cette petite phrase a peut-être changé le cours de l’histoire. Nous ne le saurons jamais. Mais c’est ce que propose Eric-Emmanuel Schmitt dans son livre. À travers près de 500 pages, l’auteur nous emmène dans deux mondes parallèles: le premier, celui que l’on connaît, dépeint le nazi et les abominations qu’il a commises. Le second, c’est ce qui aurait pu se passer si l’École des beaux-arts de Vienne n’avait pas recalé Adolf Hitler lors de l’examen d’entrée.
Tout au long du livre, l’histoire d’Adolf Hitler, le nazi, et celle d’Adolf H., l’artiste, est romancée. Ainsi, alternativement, Schmitt décrit deux vies que tout oppose. D’un côté le caporal à la croix de fer, le dirigeant du parti national-socialiste, fan de l’opéra wagnérien Rienzi, le dictateur misanthrope dément dont le romancier développe une biographie dûment renseignée. De l’autre, Adolf H., jeune homme soigné par Freud pour ses troubles, peintre de l’école surréaliste du légendaire Montparnasse parisien, ardent défenseur du sionisme… Tout au long de l’ouvrage, on passe d’un Adolf à son double comme du rire aux larmes, du sérieux à la plaisanterie, de la paix à la guerre.
Au carrefour de ces trajectoires où se rejoignent comédie et tragédie, l’écrivain laisse place à des réflexions philosophiques qui éclairent la part d’ombre abritée par chacun d’entre nous. Par une forme d’humanisation de Hitler, l’auteur montre que le monde aurait pu être bien différent. Peut-être est-ce le moyen de montrer que tout homme a un côté pile et un côté face, le bien et le mal? Schmitt a déclaré «J’ai écrit ce roman en partie pour montrer qu’on est tous d’une même souche, qui peut donner à l’arrivée deux individus complètement différents». Et vous, n’avez-vous jamais pensé que vous auriez pu être quelqu’un d’autre si…
Critique de CD
Louis Pascal Perreault
La traverse miraculeuse, Les Charbonniers de l’Enfer / La Nef, ATMA classique, 2008
Après une rencontre aussi souhaitable que réussie avec Gilles Vigneault, les cinq vieux routiers des Charbonniers de l’Enfer, qui ont poussé à des sommets l’art du chant a capella, nous surprennent encore grâce à cette collaboration avec La Nef, compagnie musicale spécialisée en musique ancienne, musique du monde, musique nouvelle et concerts pour les jeunes. Quand on sait qu’une bonne partie de notre répertoire traditionnel remonte au Moyen-Âge et à la Renaissance, l’association paraît moins surprenante.
On est loin du tape-la-galette! À part quelques moments un peu plus rythmés, on se retrouve plutôt dans un monde de musique sérieuse et de complainte. Une thématique se dégage des textes et elle est fort bien évoquée à même le titre de l’album. «Tempêtes, coups de mer, navires anglais, corsaires de guerre… Comme les dangers qui guettent les marins sur la mer sont nombreux! Les obstacles, infranchissables». Voilà comment Sylvain Bergeron, le directeur musical et artistique, nous présente le corpus de chansons collectées au Québec et en Acadie. Les textures musicales sont riches et se marient bien aux timbres de voix bien typés des cinq Charbonniers. Mon coup de cœur: Le combat de la Danaé, où le parti pris passe des Anglais aux Français. C’est une longue complainte racontant la tristement célèbre bataille des plaines d’Abraham. Les Charbonniers communiquent presque un état de grâce quand ils chantent à l’unisson. Un bémol: la prise de son un peu lointaine des voix. Un choix artistique, semble-t-il…
Cette belle production, bien présentée, saura certes ravir les amateurs de musique traditionnelle ou de musique ancienne. Je la recommanderais aussi aux grands éclectiques de la musique. Enfin, pour les oreilles plus spécialisées et plus exclusives à la modernité, mon enthousiasme se ferait timide.

