«Par la bouche de nos crayons!»
23 février 2009
Conflit au Journal de Montréal
Le 24 janvier dernier, la direction du «numéro un des quotidiens français d’Amérique» décrétait le lock-out de ses 253 employés, membres du Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal (STIJM). Quelques semaines plus tard, Le Collectif s’est rendu sur la ligne de piquetage afin de voir comment se portaient les lockoutés.
Joël Lagrandeur
«Aujourd’hui, nous ne sommes plus juste des travailleurs de l’information. Nous sommes d’abord des lock-outés, puis des soldats en guerre contre l’Empire Péladeau pour garder nos jobs.» C’est en ces mots qu’Olivier Jean, photographe, a traduit l’état d’esprit qui règne chez les journalistes, photographes, infographes, réviseurs, téléphonistes et autres employés lock-outés du Journal de Montréal. Les deux principales «armes» des lock-outés: le piquetage et Rue Frontenac, un quotidien publié exclusivement en ligne.
Rue Frontenac
Nommé ainsi, selon le site Internet du journal, d’après le nom de la rue où se retrouvent ses bureaux (qui sont directement voisins de ceux du Journal de Montréal), mais aussi en «référence à ce jour d’octobre 1690 où Frontenac a lancé à l’émissaire anglais venu demander la reddition de la ville de Québec qu’il n’avait “point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons”», le Rue Frontenac est sans aucun doute le moyen de pression le plus visible du STIJM. Selon Raynald Leblanc, président du syndicat, «Rue Frontenac était prêt à fonctionner depuis le début décembre, et pour l’instant, le résultat atteint nos espérances. Notre site est visité en moyenne 15 000 fois par jour, et nous approchons du million d’articles consultés.» Et il faut noter que ces statistiques dataient d’avant «les confessions Kovalev», à cause desquels les serveurs web du journal se sont littéralement écroulés sous l’achalandage…
Mais au-delà du moyen de pression, le Rue Frontenac semble être une expérience intéressante pour les journalistes: «Le journal nous permet de montrer à nos patrons de quels atouts ils se privent, soutient la journaliste Jessica Nadeau, mais il nous permet aussi d’avoir la chance inouïe de travailler à la création d’un nouveau journal. De plus, Rue Frontenac est le tout premier gros quotidien québécois en ligne», explique-t-elle, avant d’ajouter que ce sera sans doute ce que l’on retiendra de ce conflit. Elle apprécie également le fait que ce nouveau média lui permette d’expérimenter une manière différente d’écrire.
Toutefois, passer d’un quotidien populaire à un journal en ligne naissant comporte sa part de problèmes. Par exemple, Mme Nadeau confie qu’«il est parfois nécessaire d’expliquer à nos contacts ce qu’est le Rue Frontenac, ce qui allonge la longueur moyenne d’un appel.» Mais au-delà de ces petits désagréments, le manque de moyens complexifie beaucoup le travail d’autres journalistes, comme par celui de Marc de Foy, journaliste attitré aux activités du Canadien de Montréal: «Je trouve très difficile d’analyser une partie du Canadien que je dois regarder à la télévision. Pour écrire, il faut être sur place. C’est ce qui me manque présentement.» Toutefois, bien qu’il ne puisse plus assister aux parties à l’étranger de l’équipe montréalaise, il souligne qu’il a toujours accès aux parties au Centre Bell. «Le Canadien est très correct sur ce point», remarque-t-il.
Il faut également ajouter à cela les inconvénients causés par le lock-out lui-même. En effet, celui-ci décrété, le Journal de Montréal a confisqué tout le matériel de ses journalistes. Exit cellulaires, Blackberry, ordinateurs portables et boîtes de courriel. «Nous avons dû nous rééquiper en cellulaires et ordinateurs portables, raconte Jessica Nadeau. Et évidemment, nous avons dû ensuite informer tous nos contacts de nos nouvelles coordonnées.»
Bon nombre de photographes se sont aussi fait confisquer leur matériel. Mais encore là, l’équipe du Rue Frontenac a su contourner le problème, nous annonce Raynald Leblanc: «Nos photographes surnuméraires possédaient déjà leur propre matériel. Pour le reste, nous avons récupéré le matériel photographique du MédiaMatinQuébec [l'ancien quotidien des lock-outés du Journal de Québec, NDLR], ainsi que le matériel informatique de sa salle de rédaction, qui sert maintenant dans la nôtre.»
La vie de lock-outé
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les journées de la plupart des lock-outés du Journal de Montréal sont encore plus chargées qu’elles ne l’étaient avant le début du conflit. C’est qu’en plus d’œuvrer au Rue Frontenac, les syndiqués doivent également faire du piquetage. «Pour obtenir notre chèque de paie du syndicat, nous devons faire 20 heures par semaine, piquetage et travail au journal inclus. Cependant, nous travaillons généralement beaucoup plus par enthousiasme pour notre travail», explique Jessica Nadeau.
Pour nous donner une meilleure idée de ce à quoi ressemble la semaine d’un lockouté, Daniel Renaud, journaliste attitré aux affaires judiciaires, a accepté de nous dévoiler l’horaire-type de l’une de ses journées de travail: «Je me lève généralement vers 6h du matin, puis dès 7h, je me mets à travailler sur mes textes. Je pars de chez moi vers 9h30 afin d’aller rencontrer des enquêteurs afin de dénicher des sujets intéressants pour mes articles. J’arrive ensuite au journal entre 11h et 12h, puis je fais entre 4 et 5 heures de piquetage, en plus de travailler au journal. J’arrive finalement chez moi vers 20h, et il m’arrive régulièrement de travailler sur mes textes en soirée.» Précisant que c’est là son horaire régulier du lundi au mercredi, il ajoute toutefois qu’il travaille également le jeudi et le vendredi, même si son horaire est moins chargé pour ces journées. Un petit calcul rapide nous fait rapidement réaliser que ses semaines de travail frôlent les 50 heures…
Le président du STIJM n’a aucune idée de la durée potentielle du conflit. Pour l’instant, bien que les négociateurs entrent régulièrement en contact avec les deux parties, les négociations sont au point mort. Les membres du syndicat sont toutefois bien déterminés à tenir leur bout: «Rue Frontenac va survivre le temps qu’il faudra, soutient M. Leblanc. Il s’améliorera avec le temps, et il fermera lorsque le conflit sera réglé.» Et quand ce sera le cas, il ne restera qu’à constater à quel point les relations de travail auront été altérées par ce que plusieurs syndiqués considèrent comme une trahison de l’esprit familial régnant au sein du Journal de Montréal.
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