Le Canadien de Montréal a la plus prestigieuse histoire de la Ligue nationale de hockey: ses 24 coupes Stanley et ses 100 ans d’histoire en témoignent. Mais toute cette gloire représente un couteau à double tranchant. Car si les raisons de célébrer les grands noms qui ont marqué l’histoire de cette franchise sont nombreuses, les oubliés font aussi parfois sentir leur présence…
Jessica Lapinski-Dejardin
Par «oubliés», je ne parle pas des fantômes du Forum. Je fais plutôt allusion aux grands noms qui ont marqué l’histoire du Bleu-Blanc-Rouge, mais qui n’ont toujours pas reçu l’honneur ultime: celui de voir leur numéro à jamais accroché au plafond du Centre Bell. Parmi ces grands oubliés, Émile «Butch» Bouchard, membre de l’organisation du Canadien entre 1941 et 1956, a fait parler de lui à plusieurs reprises. Pas nécessairement de façon volontaire. C’est notamment Ron Fournier qui a fait du robuste défenseur son cheval de bataille. Le coloré animateur de radio milite ardemment pour voir le numéro 3 de M. Bouchard être honoré par le Tricolore.
M. Bouchard a marqué son époque. Il s’est aligné aux côtés de grands noms comme Maurice Richard et Elmer Lach. Jamais le vaillant défenseur et capitaine n’a paru moins talentueux qu’eux. Les bâtisseurs du Canadien n’ont pas tari d’éloges à son égard. Maurice Richard lui-même avait seulement de bons mots pour son défenseur. «J’ai joué avec 325 coéquipiers et Émile est le seul qui est venu me défendre», a un jour déclaré l’ancien numéro 9 du CH. L’arrière du CH a remporté quatre coupes Stanley, a été membre de la première équipe d’étoiles à trois reprises, en plus d’avoir été intronisé au Temple de la renommée du hockey en 1966. Une carrière incroyable, tout simplement…
En ce sens, M. Bouchard mériterait certainement le même honneur que celui reçu par quelques-uns de ses contemporains, tels que Dickie Moore et Maurice Richard. Au cours des célébrations entourant le centenaire de la concession, le Canadien de Montréal a honoré certains joueurs ayant côtoyé – très brièvement, il faut l’admettre! – l’ex-défenseur. Toutefois, ils ont sans aucun doute cherché à souligner l’apport de joueurs ayant brillé plus récemment, comme Yvan Cournoyer, Ken Dryden, Bob Gainey et Patrick Roy. Sans doute dans l’optique que l’apport des anciens porte-couleurs du Tricolore, ceux qui se sont illustrés dans les années 1940 et 1950, aurait dû être souligné bien avant, au moment où l’on a célébré les carrières de Jean Béliveau et de Maurice Richard. Simplement parce que c’était le moment opportun pour le faire, simplement parce qu’il vaut sans doute mieux honorer les grands noms d’une discipline devant ceux qui les ont idolâtrés…
Parler du retrait du chandail d’Émile Bouchard est un sujet délicat. En effet, M. Bouchard est un homme maintenant âgé et malade, qui mérite certes la reconnaissance des amateurs du Tricolore. Toutefois, il y a de bonnes raisons pour lesquelles son numéro ne sera peut-être jamais retiré. La première est simple, voire simplette: si l’organisation du Canadien retire les numéros de tous les joueurs qui ont marqué son histoire, il n’y aura plus de place au plafond du Centre Bell. La seconde est plus épineuse. En effet, pourquoi accrocher le numéro 3 d’Émile Bouchard, alors que d’autres héros demeurent dans l’oubli, tels que Didier Pitre, une des premières étoiles du Tricolore? Surtout avec cette histoire dévoilée il y a quelques années par des journalistes montréalais, comme quoi certains numéros retirés autrefois par le Canadien ont été «oubliés» lors du passage du Forum au Centre Bell!
Malheureusement, en dépit de son grand talent et de son importante contribution dans l’histoire du Canadien de Montréal, M. Bouchard écopera peut-être des erreurs commises par les anciens dirigeants…

