Le 6 avril dernier, M. Serge Mongeau a tenu, à l’Agora du Carrefour de l’information, une conférence sur la «décroissance conviviale», proposant un moyen de sortir de la crise.
Julie Roy
La crise actuelle n’est pas seulement économique. C’est aussi une crise environnementale: épuisement des ressources, surplus de déchets, empoisonnement des habitats, tempêtes et inondations, problèmes de fertilité… Non seulement les combustibles fossiles, mais la plupart des métaux exploités viendront à manquer d’ici moins de cent ans.
Crise sociale ensuite: alors que tant de personnes vivent dans l’indigence, les gens de partout sur la Terre savent comment nous vivons en Amérique du Nord: 85% des films produits dans le monde le sont par les États-Unis. «La seule chose dans laquelle nous sommes très généreux, c’est dans la diffusion de nos images», explique M. Mongeau.
Loin d’enrayer la pauvreté, les nouvelles richesses créées par le développement sont inégalement réparties. En Chine et en Russie, pays s’ouvrant au capitalisme, l’attente pour obtenir une BMW dure un an, tellement la demande est forte. Et les gouvernements, qui n’ont jamais trouvé les quarante milliards de dollars nécessaires pour régler le problème de la faim, ont fourni les mille milliards qu’il fallait pour secourir les financiers lors de la dernière crise…
Et enfin, crise de sens: alors que ceux qui ne travaillent pas sont marginalisés, ceux qui travaillent, travaillent trop: souvent plus de 55 heures par semaine. De nombreuses heures pour acheter des appareils qui… sauvent du temps.
Les quatre piliers
Le capitalisme actuel ne peut survivre sans croissance: le ralentir sans le supprimer provoquerait une récession. Or une croissance sans fin sur une planète finie est insoutenable. La «décroissance conviviale» propose une solution. Elle repose sur quatre piliers:
1) Justice sociale: les populations du Tiers Monde n’endureront pas indéfiniment la répartition injuste des richesses. Les inégalités provoquent l’envie et incitent à la surconsommation. Ce désir de se démarquer de ses pairs par une plus-value matérielle n’a rien d’un besoin vital. La preuve: à des ouvriers d’une usine, payés 40 000$, on a demandé s’ils préféraient une augmentation à 60 000$ pour tous, ou une augmentation à 50 000$ pour eux seuls: la plupart ont répondu qu’ils préféraient être seuls avec 50 000$. Tirons plutôt joie et fierté de nos habiletés à partager.
2) Niveau local: produire et consommer localement ce dont nous avons besoin. Aujourd’hui, une pièce d’auto ou de vêtement peut traverser les frontières six fois au cours de sa fabrication – une énergie consommée inutilement. Dans la mesure où nos voisins ont le même niveau de vie que nous, la consommation locale nous amène aussi à payer le juste prix.
3) Communauté: les solutions collectives nous permettent de combler la plupart de nos besoins matériels avec moins de ressources. Transport en commun, pistes cyclables, bibliothèques… Oui, partager nous oblige à communiquer et résoudre des conflits, mais fait aussi revivre la fibre grégaire qui nous rend heureux. «Les premiers humains n’ont pas survécu grâce à leur force physique, leurs crocs, leurs griffes. Notre espèce, désarmée sur le plan physique, a réussi à s’imposer grâce à sa formidable capacité de collaboration», explique M. Mongeau.
4) Sobriété: aux États-Unis, 90% des biens vendus ne sont plus utiles après 6 mois. Les effets de mode provoquent beaucoup de gaspillage. L’obsolescence planifiée aussi: les biens sont fabriqués pour se briser tôt et être irréparables. «Si on est capable de faire des vaisseaux pour aller sur la lune, on a forcément les connaissances technologiques pour qu’une voiture dure toute la vie de l’acheteur!» «Combien coûteraient nos souliers s’ils étaient fabriqués ici? Dans ce cas, on en prendrait soin et on les ferait réparer.»
Les fausses solutions
Les nouvelles technologies «miracles» et les sources d’énergie «propres» ne pourront pas tout arranger. Toutes les technologies causent d’autres effets que ceux prévus. L’éthanol, censé provenir des restes de maïs impropres à la consommation, gruge maintenant le domaine de l’alimentation. Tout grand projet de développement, comme le Plan Nord, dévastera des habitats fauniques. L’économie d’énergie aura des effets si elle s’accompagne d’un changement de valeurs. Les économies réalisées en vendant son auto peuvent bien servir à faire un voyage en avion! Et attendre les gouvernements est illusoire, comme le montre M. Mongeau: «On ne peut pas voter une multitude de lois pour obliger les gens à manger du yogourt, à marcher… C’est à chacun de nous de nous prendre en charge.»
D’autres pistes de solutions
Au lieu de chercher à obtenir plus grâce à technologie, partageons mieux ce que nous avons déjà. D’abord, en réduisant notre consommation individuelle. La simplicité volontaire, loin d’être synonyme de privation ou de pauvreté, nous invite à faire des choix conscients pour faire place à l’essentiel. En consommant moins, on a moins besoin d’argent, on travaille moins, ce qui laisse plus de temps pour les êtres aimés, pour fabriquer soi-même, ou pour l’implication sociale.
Ensuite, créer des emplois en consommant localement et en payant le juste prix pour la qualité. Ainsi, l’agriculture biologique, qui demande plus de main-d’œuvre, se développera si on paie ce qu’elle vaut. De plus, les initiatives communautaires règlent souvent efficacement les problèmes locaux: cuisines collectives, SEL (système d’échange local), éco-quartiers, friperies, etc., tout comme le travail au niveau municipal, comme l’explique M. Mongeau: «Souvent, les gens ne vont pas aux réunions du Conseil municipal, sauf pour contrer les augmentations de taxes. Mais regardons combien nous allons tous économiser individuellement grâce aux nouveaux services!» Et finalement, oser de nouvelles solutions: «La première fois que j’ai ramassé les feuilles mortes dans les poubelles des voisins pour le compost, les gens étonnés se cachaient derrière leurs rideaux pour me regarder… Bientôt, les agriculteurs du coin se sont mis à faire pareil!», raconte M. Mongeau.
Et les pays émergeants?
Qu’en est-il des pays comme la Chine ou l’Inde, qui s’industrialisent et consomment de plus en plus? «Nous sommes en mauvaise posture pour leur dire de ne pas faire comme nous», répond Serge Mongeau. Mais en changeant notre mode de vie, nous leur donnons un exemple qui a toutes les chances d’être suivi.
Pour faire quelque chose
Un groupe de réflexion et d’action sur la décroissance conviviale se forme en ce moment dans la ville de Sherbrooke. Pour y participer, contactez Julie à la7efee@hotmail.com, ou voyez le site du Mouvement québécois pour la décroissance conviviale: http://www.decroissance.qc.ca/.

