L’anglais s’impose certes dans le monde comme langue véhiculaire. Dès le primaire, les petites Québécoises et les petits Québécois apprennent les rudiments de la langue de Shakespeare pour, dit-on, «s’assurer un bon avenir». À quel point parlons-nous une langue de dominés?
Valérie Godhue
Juin dernier. Un ami, fraîchement diplômé de l’UdeS, reçoit une lettre très attendue: il a obtenu un poste important pour une compagnie à Windsor, près de Sherbrooke. Hourra!
Du coin de l’œil, j’aperçois ladite lettre, et je tique. Le siège social de la compagnie est en Ontario; le contrat, tout en anglais! Même le prénom a été anglicisé (salut, mon cher Sebastien-sans-accent-aigu). Lorsque je lui fais part de mon indignation de voir ce contrat de travail en anglais pour un employé francophone dans une province francophone, Sébastien me répond calmement: «Bin quoi, de toute façon j’comprends l’anglais, alors qu’est-ce que ça change?»
Qu’est-ce que ça change? C’est qu’en fait, à force d’être noyés dans une marre d’anglais, on s’anglicise sans le savoir, et pas seulement qu’avec les briefings, emails ou bumpers de ce monde, mais aussi en tombant en amour, en étant tous dans le même bateau ou en n’étant pas sortis du bois. Plus une expression est fréquente, plus elle nous semble correcte et normale, ce qui fait qu’on ne voit même plus les taupes syntaxiques anglaises qui se faufilent dans le camp français. Et je m’inclus dans ce «on».
D’ailleurs, comme le faisait remarquer une de mes profs, l’anglais tapisse le paysage québécois: il s’impose en grosses lettres bien éclairées dans les noms de compagnies – Winners, Pizza Hut, Boston Pizza, Wal Mart, Canadian Tire, Bricks, Future Shop, Best Buy, Payless, Zellers, Shell, nommez-les! L’invasion est si grande qu’on ne s’aperçoit même plus qu’on est aux États-Unis une fois la frontière franchie: aucun dépaysement au menu, si ce n’est des drapeaux américains qui flottent fièrement au haut des mâts.
Dans plusieurs facultés sur notre campus très francophone, les professeurs suggèrent à leurs étudiants d’acheter leurs manuels en anglais plutôt qu’en français. En effet, la traduction d’un ouvrage coûte en général plus cher que l’original. Et puis, tout le monde à l’université comprend bien l’anglais, n’est-ce pas?
Loin de moi l’idée d’être alarmiste: je crois qu’un tas d’autres enjeux sont bien plus importants ou dangereux que la menace de l’anglais. Mais soyons au moins conscients du phénomène. Je veux bien croire que certains emprunts soient nécessaires, ou que d’autres anglicismes bien ancrés soient difficiles à déloger, mais est-ce trop demander que de recevoir l’information qui nous est adressée en français? Il s’agit toujours d’une de nos deux langues officielles, pardi!
Une question de vie ou de mort
En effet, si une grande majorité de Québécois comprennent l’anglais (et j’en doute), en saisissent-ils les nuances les plus subtiles? «Mais voyons, Val, même si on ne comprend pas deux ou trois mots dans le texte, ça ne tuera personne…» Vraiment?
Épinal, France. Entre mai 2004 et août 2005, 24 patients traités en radiothérapie pour un cancer de la prostate sont victimes de sur-irradiation à l’hôpital Jean-Monnet. On répertorie un total de 5500 patients ayant subi des traitements similaires depuis 1987 dans ce même hôpital. Cette surirradiation a de graves répercussions sur la santé de ces personnes, entraînant même la mort. Pourquoi tout ce mal? Selon l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), une des causes serait la mauvaise interprétation du logiciel qui contrôle l’appareil de radiothérapie: sans mode d’emploi en français, le radiophysicien responsable aurait mal compris (et donc mal transmis) les directives d’utilisation aux autres manipulateurs de l’appareil. Bien sûr, d’autres facteurs entrent en jeu dans cette situation complexe, mais on ne peut nier l’importance de ce simple mode d’emploi non traduit.
Alors, sans conséquences, l’omniprésence de l’anglais?

