L’affaire Claude Robinson
21 septembre 2009
Les derniers mois ont été riches en scandales financiers de toutes sortes. Alors que les Américains ont été choqués par l’escroquerie titanesque de Bernard Maddoff, les Québécois ont été abasourdis par le scandale Norbourg orchestré par Vincent Lacroix. De tels agissements ne semblaient pas être monnaie courante dans le milieu culturel. Jusqu’au 26 août dernier, lorsque l’écrivain et créateur Claude Robinson a enfin eu gain de cause dans l’affaire qui l’opposait à la multinationale Cinar, qu’il accusait de plagiat et de fraude depuis quatorze ans.
Alexandra Ventura-Giroux
Un rappel des faits
Au début des années 1980, Claude Robinson crée Robinson Curiosité, un personnage destiné à un dessin animé pour enfants, qu’il façonne à partir de son propre visage. Après avoir présenté son projet à plusieurs compagnies québécoises, il fait la rencontre de Micheline Charest et de Ronald A. Weinberg, les patrons de CINAR, un studio d’animation québécois. Cette association a pour but de faire augmenter la visibilité de son projet. Malgré plusieurs rencontres avec des diffuseurs américains, le projet de M. Robinson ne suscite pas un engouement assez important. De plus une mésentente éclate entre Robinson et son associé de l’époque concernant le partage des bénéfices. Toutefois en 1987, le démo de Robinson Curiosité est présenté au MIP-TV, un salon de divertissement à Cannes.
Malheureusement, cet engouement s’estompe peu après et Robinson se voit dans l’obligation de fonder sa propre entreprise afin de continuer. Le scénariste et dessinateur n’a alors aucune idée de la surprise qui l’attend quelques années plus tard… Par un beau jour en 1995, Claude Robinson ouvre son téléviseur. C’est le choc total: il voit sa propre création à la télévision au réseau Canal Famille, rebaptisée Robinson Sucroé! L’humble graphiste est alors renversé. Incrédule et incapable de prononcer un seul mot, il demeure devant son écran jusqu’à la fin de la journée. Jamais les représentants de CINAR n’ont pris la peine de l’aviser de l’utilisation de ses personnages.
Débute alors un long combat, car bien que M. Robinson ait immédiatement envoyé une mise en demeure à CINAR, ceux-ci nient d’abord connaître le créateur. Ils changent souvent d’avocats, et les procédures judiciaires sont sans cesse reportées.
Le début de la fin d’une multinationale
L’homme passera les prochaines années de sa vie à chercher la moindre preuve pouvant incriminer les patrons de CINAR. Puis, au début des années 2000, Robinson révèle au grand jour le scandale qui signifiera la fin de la suprématie de la multinationale. Il a notamment permis de découvrir les détournements de fonds auxquels s’adonnait la boîte de production. En effet, plus de 120 millions de dollars se sont retrouvés dans des paradis fiscaux des Bahamas. De plus, l’entreprise utilisait des prête-noms afin d’obtenir des subventions.
Mais ce n’est que tout récemment que le jugement de culpabilité de plagiat vis-à-vis M. Robinson est tombé. La succession de Micheline Charest (décédée en 2003), Ronald A. Weinberg et leurs autres acolytes devront en effet verser une somme avoisinant les 10 millions de dollars au véritable créateur de Robinson Curiosité. Le juge souligne que les coupables ont agi de façon délibérée à son égard, tout en étant au courant de la valeur sentimentale que Robinson accordait à son œuvre. Par sa décision, le juge Auclair lance un message clair, tant aux créateurs qu’aux voleurs de la propriété intellectuelle: le travail de ces derniers sera protégé. Le jugement est sans équivoque, en plus de souligner la fraude, la copie, les mensonges et la contrefaçon qu’ont fait Charest et Weinberg de l’œuvre de l’artiste, il souligne qu’il est nécessaire de supporter les créateurs puisque ceux-ci ne disposent ni des ressources financières suffisantes ni de la ténacité ou l’acharnement dont a fait preuve M. Robinson durant toute la durée des procédures judiciaires.
Plaidoyer pour la propriété intellectuelle
Comment rester de glace devant le combat acharné qu’a mené cet homme contre une multinationale? Les patrons sans scrupules d’un empire bâti sur la fourberie avaient volé une partie de l’âme de Claude Robinson, qui leur avait pourtant présenté le même projet quelques années auparavant. Il leur avait accordé sa confiance la plus totale, malheureusement pour lui. Plusieurs auraient trouvé insensé le combat de ce seul homme contre un tel géant. Quatorze années à accumuler les preuves, afin de reprendre possession de ses «bébés», comme Robinson les appelle, à combattre les préjugés et les allégations concernant l’état de sa santé mentale. Le 27 août 2009, c’est un tout nouvel homme qui savourait sa victoire du «combat de sa vie». Un homme épuisé et amenuisé par la vie, mais qui a eu le courage d’aller au bout de ses convictions les plus profondes. N’importe quel artiste se doit d’observer attentivement ce jugement qui passera à l’histoire. Car dépouiller le cœur de quelqu’un ne se fait pas seulement physiquement.
Vous avez quelques chose à ajouter ou une question à poser...
Vous avez quelque chose à dire?



