Il y a une semaine de cela, à l’Université Bishop, bien avant qu’elle ne perde la coupe du maire, Michael Ignatieff tenait une conférence. Au cours de cette dernière, le candidat au poste de Premier ministre proposa de cesser toute exportation d’amiante. L’exportation représentant pas moins de 96 % de la production nationale, ce projet suscita de vives réactions. Pourquoi le candidat libéral a-t-il bien pu proposer une pareille mesure?
R.Lindo
Revenons en arrière. Il y a une quarantaine d’années, survint une polémique mondiale quant à l’utilisation de l’amiante. Ce matériau aux multiples propriétés industrielles (isolation, voiture, BTP) se révélait être particulièrement nocif pour la santé. Inhalées, les fibres d’amiante provoquaient de multiples cancers (cancer broncho-pulmonaire, cancer digestif), de l’épaississement pleural, des asbestoses et diverses autres maladies. Face au danger sanitaire encouru, un processus mondial fut lancé pour en cesser l’usage. L’OIT (Organisation International du Travail), institution affiliée à l’ONU, créa une convention pour en définir les champs d’application ainsi que les principes d’utilisation. Progressivement, les pays commencèrent à en interdire l’usage. Ce fut notamment le cas de la Suisse en 1990, suivie sept ans plus tard par l’ensemble de l’Union européenne.
Le Canada, pour sa part, a lui aussi cessé de recourir à l’amiante. Enfin… Il existe deux catégories d’amiante. La bleue, dite crocidolite, est de loin la plus nocive. Cette dernière est interdite en vertu de a Loi sur les produits dangereux. En revanche, l’amiante blanche chrysolithe est toujours légale. C’est là que repose le paradoxe du Canada, et c’est de là qu’il tient sa réputation d’exportateur de mort. Le Canada a développé une politique dite de l’amiante «contrôlée» ou «sécuritaire». Si ce dernier reconnaît que «toutes les formes d’amiante sont cancérigènes», il maintient le recours à l’amiante blanche selon un principe jugé sécuritaire, «les risques présents ne sont pas plus élevés que dans d’autres contextes professionnels» (John Baird, Gary Lunn, Tony Clement), il s’agit d’un «cancérigène léger».
À partir de là, on peut se demander comment le gouvernement parvient-il à garantir la sécurité de sa commercialisation et de son utilisation par les clients? L’industrie s’est engagée auprès de l’État canadien à n’exporter qu’à des entreprises recourant aux mêmes normes sanitaires que chez lui. Le Canada fournit, par l’intermédiaire de l’institut du chrysolithe, toute l’information nécessaire au client pour en faire une utilisation sécuritaire. De plus, le gouvernement veille sur les statistiques sanitaires des ouvriers étrangers travaillant la chrysolithe.
Ainsi, le Canada est en mesure de fournir 80 pays dans le monde. Il s’agit essentiellement de pays émergeants tels que l’Inde ou le Brésil. Ce dernier recoure à ces matériaux pour construire des tuyaux. L’amiante étant en moyenne 30 % moins chère que ses concurrents, nécessitant une main-d’œuvre peu qualifiée, et une technologie peu compliquée, cela leur permet donc d’acheminer l’eau dont ils manquent à moindre coût, réduisant par là même les risques de maladies tels que le paludisme ou le choléra.
À en croire la théorie, il semblerait que le commerce de l’amiante savamment contrôlé permette de concilier le développement économique des uns et le profit des autres. Sauf que la pratique diverge…
Tout d’abord la commercialisation
Il appartient à l’entreprise seule de veiller à ce que le client possède les mêmes normes sanitaires. Dans l’hypothèse où ce n’est pas le cas, comme cela est déjà arrivé, l’état n’a aucune sanction prévue à l’encontre de l’entreprise qui n’a pas respecté son engagement. L’entreprise est donc libre de vendre de l’amiante à qui elle souhaite.
Dans le cas où un pays ne respecte ou ne possède pas les normes sanitaires nécessaires, le Canada décline toute responsabilité quant à l’usage qui est fait de son produit. Le gouvernement n’estime pas posséder la légitimité pour effectuer des contrôles sur un autre territoire que le sien. Le pays-client est donc libre d’exploiter l’amiante acquise selon les méthodes qu’il souhaite, en exposant sa population.
Ensuite, concernant l’information prodiguée par l’État à ses clients
Il faut savoir que l’institut chargé de cette fonction n’est autre que l’ancien Institut Amiante, qui était chargé de promouvoir l’utilisation de l’amiante sous toutes ses formes. Outre cette objectivité remise en cause, il est intéressant de constater que l’État s’oppose à ce que l’OIT classe la chrysolithe parmi les matières dangereuses. Un classement qui a pour seul but d’obliger tout vendeur à informer son client sur les risques sanitaires encourus. Ce que fait déjà le Canada.
Enfin, concernant les statistiques des ouvriers travaillant en contact avec l’amiante:
Rappelons que les symptômes amenés par les maladies que cause l’amiante peuvent mettre jusqu’à 50 ans avant de se manifester et ce, dans des pays où l’espérance de vie est courte et les contrôles médicaux peu courants. De plus, il est dans certains cas difficile d’identifier à proprement parler la cause du cancer. Il apparaît donc aventureux de constater l’impact sanitaire dû à l’amiante. Le gouvernement canadien a cependant demandé à Santé Canada de mener une enquête sur les risques de santé encourus par les ouvriers de l’amiante tant au Canada qu’à l’étranger. Ce rapport, terminé en 2007, attend toujours d’être rendu public.
On comprend donc mieux pourquoi Michael Ignatieff s’est saisi de l’exportation contrôlée de l’amiante. Sujet coïncidant parfaitement avec les thèmes qu’il souhaite impulser à sa campagne: santé et économie. Pour autant, comme en témoigne la démission de son propre candidat libéral de la circonscription de Mégantic-l’Érable à la suite de cette proposition, l’amiante reste ancrée dans la culture, et le poids de son économie s’y fait encore sentir. L’amiante parviendra-t-elle donc à se hisser en tant qu’enjeu majeur de la campagne? Le Canada cessera-t-il d’être la dernière puissance occidentale démocratique à exporter l’amiante? Vous le saurez en continuant de lire… Le Collectif.

