L’appartement est situé dans un immeuble de la société de logement, au bout d’une rue sans issue de Pointe St-Charles. Le bâtiment est peu éclairé. Un petit couloir nous mène jusqu’au logement d’Abdelkader Belaouni. Bien que petit, l’appartement suffit amplement à celui qui savoure, depuis peu, sa liberté retrouvée.
Alexandre Côté
Abdelkader n’est pas un criminel, il n’a commis aucun crime. En janvier 2006, il s’est réfugié au presbytère de l’église St-Gabriel à Pointe St-Charles pour échapper à un avis d’expulsion émis par le gouvernement canadien. Au terme d’un bras de fer avec les autorités fédérales, il en est ressorti le 4 novembre dernier, après trois ans et neuf mois de planque. Aujourd’hui, il veut partager son récit et nous accueille chez lui pour en parler.
Alexandre Côté: Vous avez vécu en Algérie jusqu’en 1996. Vous oeuvriez comme épicier avec vos frères. Vous avez été forcé de quitter votre pays natal et vos proches pour votre sécurité. Vous êtes allé aux États-Unis, mais vous avez dû quitter le pays de l’Oncle Sam à la suite des événements du 11 septembre 2001. Quand vous avez reçu le refus de votre demande de réfugié, pourquoi avez-vous pris la décision d’aller demander asile au Père MacDonald à l’église St-Gabriel?
Abdelkader Belaouni: Je paie le métro, je paie mon lunch, je paie tout et je n’ai jamais rien demandé. Je veux donner à la société. Je travaille bénévolement pour deux organismes communautaires. Quand je suis arrivé ici, je ne parlais même pas français et j’ai appris. À la fin, ils m’ont dit: «Tout ça n’est pas important, t’as pas travaillé, t’as pas travaillé». Et les gens du quartier n’ont pas accepté ça. Ils savaient que je travaillais beaucoup dans mon milieu. Ils sont venus chez moi et m’ont demandé: «Est-ce que tu acceptes si on te trouve une église pour te protéger? Le gouvernement ne va jamais entrer dans l’église». J’ai dit oui. Ils ont pris un rendez-vous et ils m’ont dit que le Père MacDonald voulait me rencontrer.
A.C.: Le 28 octobre dernier, dans une entrevue donnée au journal Le Devoir, le Père MacDonald déclare avoir été impliqué par accident dans votre histoire, mais il ajoute «Je suis content de l’avoir fait». Vous devez avoir développé une relation particulière avec lui après avoir vécu autant d’événements. Racontez-nous votre première rencontre avec lui.
A.B.: C’était à la réunion et j’étais malade. Ce qui était bien dans ce meeting, c’est qu’il y avait des gens de trois religions différentes. C’est la meilleure chose dont je me rappelle. Et le Père MacDonald nous accueillait. Je n’ai pas beaucoup parlé avec lui parce que je n’étais pas capable de parler, mais quand je suis entré, il m’a dit: «Bonjour Kader», je me rappelle de ça, et quand je suis sorti, il m’a dit: «À dimanche prochain». Je suis rentré dans le presbytère une semaine plus tard.
A.C.: Ces trois dernières années, vous avez été dans l’obligation de vivre dans un petit appartement au coeur de l’église St-Gabriel. On imagine que cette épreuve a dû être difficile à surmonter. Diriez-vous que les membres du comité de soutien vous ont aidé à traverser ces temps houleux?
A.B.: Il y a des gens que je connaissais au moins six ou sept mois avant et qui étaient des amis, mais avec les trois ans et neuf mois ensemble, on est devenu presque frères et sœurs. On a une relation vraiment grandie, vraiment solide. Trois ans et neuf mois, ce n’est facile pour personne. Pour payer les comptes, je n’avais pas d’argent, mais j’ai vécu de grandes choses, toute une expérience!
A.C.: Les députés fédéraux Thomas Mulcair et Thierry St-Cyr vous ont appuyé publiquement dans vos démarches pour éviter l’expulsion. Le député Mulcair a même cité votre cas en exemple pour exprimer les problèmes du processus d’examen des demandes de statut de réfugié. Certains changements légaux devraient suivre vos mésaventures. Aviez-vous l’impression que votre histoire prendrait de telles proportions lorsque vous vous êtes présenté à l’église St-Gabriel?
A.B.: En fait, le soutien est venu des quatre partis, les conservateurs aussi, mais je n’ai jamais pensé à ça. Il y a même eu des articles en Angola. Même la BBC m’a appelé. Quand la BBC parle de quelque chose, c’est parce que c’est intéressant. J’ai été très chanceux d’être au Québec parce qu’ici, les gens ne sont pas racistes. Il y a un sikh à Vancouver qui était dans la même situation que moi. Un journaliste a écrit un article et dans l’article il disait: «Les américains ont le terrorisme, nous ici on a les sikh». Ici, les journalistes ne disent jamais ça. Ils sont très ouverts sur les gens. Jamais je n’ai senti que j’étais attaqué, qu’un journaliste voulait me faire du mal. Au contraire, il y a même des journalistes qui ont proposé de payer mon application pour l’immigration. Les Québécois ont très bon cœur.
A.C.: Vous devez être épuisé après avoir lutté pendant aussi longtemps pour votre liberté, mais vous devez aussi avoir le goût de vous lancer dans plusieurs projets maintenant que vous en avez la possibilité. On entend dire que vous voulez faire de la musique. Que nous réserve la suite de votre histoire?
A.B.: Je vais lancer mon nouvel album bientôt. C’est retardé parce que l’immigration me coûte cher. J’ai dû voyager en Tunisie trois fois pour les papiers et ça m’a coûté 4 500 $ chaque fois. C’est pour ça que je suis en retard dans les choses. Mais j’ai eu la subvention d’un organisme pour mixer mon album et faire le mastering. C’est une musique folk/rock. Il y a même les paroles d’une vieille chanson de folklore québécois, Le Temps des Lilas, pour laquelle j’ai écrit la musique. L’album devrait sortir au milieu de décembre. La sortie va se passer ici dans mon quartier.

