Détroit la dévastée

20 février 2010

À des milliers de kilomètres de Port-au-Prince, une autre ville se meurt, non pas victime d’une catastrophe naturelle, mais bien victime de l’inertie, de l’exode vers les banlieues et de son industrie mono-sectorielle. Elle porte de nombreux surnoms: the motor city, Motown, l’arsenal de la démocratie, Hockeytown, rock city, et, plus récemment, 3-1-3. Détroit, portrait d’une ville fantôme moderne qui semble à plusieurs égards être à l’opposé de Sherbrooke.

Fred Duke

Seule ville américaine d’importance tournée vers le sud du Canada, Détroit connaît ses plus durs moments depuis sa fondation en 1701 par des colons français. Dans les années 50, près de deux millions de personnes y vivaient. Depuis, la moitié de sa population s’est exilée en banlieue ou ailleurs et sa région métropolitaine stagne autour de cinq millions d’habitants depuis 1970.

La réputation peu enviable de Détroit n’en fait pas une destination touristique attrayante, mais la ville constitue un pôle important en éducation et en recherche. J’ai eu la chance de faire un stage à Wayne State University, l’université la plus importante du Michigan. Dès mon arrivée, on m’a indiqué les zones de la ville à ne pas visiter à pied, c’est-à-dire une immense zone qui entoure complètement le campus de l’université. Au sud, un quartier miné par la drogue et la prostitution. À l’ouest, un quartier dominé par les gangs mexicains. Au Nord, un institut psychiatrique qui a fermé et un quartier privé qui a fait faillite, donc une zone à peine surveillée par la police (qui n’a pas, en théorie, juridiction) et habitée par les anciens patients de l’institut laissés à eux-mêmes. À l’est, une prairie urbaine… Les gens ont abandonné leurs maisons et les ont brûlées ou mises à terre pour payer moins de taxes. Le résultat: quelques maisons délabrées parsemées au milieu d’une immense prairie urbaine, et ce, à moins de dix minutes du centre-ville. Vous comprendrez qu’après ces avertissements, je n’ai pas souvent quitté le campus, qui, soit dit en passant, est sous la surveillance d’une police privée armée. Le paysage est donc sinistre et complètement dominé par des bâtiments à l’abandon, que ce soit des commerces, des maisons, des blocs d’appartements ou même des églises.

Détroit constitue un quasi-stéréotype américain d’une ville mono-industrielle moderne: un centre-ville pauvre et noir, encerclé par une banlieue riche et majoritairement blanche. Il faut ajouter à ce stéréotype un plan d’urbanisation entièrement dédié à l’automobile, qui était le centre économique de la ville avant que l’industrie elle-même ne déménage en banlieue. Jusqu’à tout récemment, les pancartes de transport en commun n’indiquaient même pas le numéro de la ligne. Le plus frappant pour un Sherbrookois, c’est de constater que les seuls immeubles récents autour du campus sont des stationnements à étage! Autre constat aberrant, plusieurs édifices à logements sont abandonnés. Au Québec, les logements autour d’une université de cette taille (près de 32 000 étudiants par session) seraient rares et sans doute plus dispendieux. De tels bâtiments seraient d’excellents investissements… Mais ici, la majorité des étudiants habitent loin du campus et prennent leur voiture chaque matin pour venir à leurs cours. On est bien loin du transport en commun «gratuit» à Sherbrooke. Le centre-ville est désert pendant la fin de semaine, quel contraste avec la rue Ste-Catherine à Montréal!

Par contre, malgré la pauvreté, la criminalité apparente et la désorganisation sociale, n’importe quel rêveur peut reconstruire une ville magnifique. L’architecture y est riche et magnifique. De plus, au milieu des décombres, il y a une communauté artistique émergente fantastique. L’opéra, le musée (Detroit Institute of Arts), les nombreuses galeries d’art ont profité des magnifiques immeubles en mauvais état pour se forger une image. Même le campus de Wayne State University est empreint d’architecture et d’œuvres d’art. Les amateurs de sports sont aussi servis avec trois équipes professionnelles. Tout y est pour la renaissance tant souhaitée par les politiciens et les habitants de Détroit. Pourront-ils se débarrasser du legs maudit de l’automobile?

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