L’Université de Sherbrooke a récemment approché les associations étudiantes du campus pour proposer une contribution étudiante aux services de la Société de transport de Sherbrooke. Pour tenter d’élucider la position de l’Université, voici le compte-rendu d’une entrevue avec le vice-recteur au développement durable et aux relations gouvernementales, M. Alain Webster.
Olivier Robichaud
Olivier Robichaud: Embarquons tout de suite dans le vif du sujet. D’où vient donc cette idée d’imposer des frais pour les autobus aux étudiants de l’Université?
Alain Webster: Il y a deux éléments. D’abord, la nécessité d’assurer la pérennité de cette entente permettant le libre accès aux transports en commun. L’entente avec la STS était échue: il fallait donc la renouveler et s’assurer qu’on avait un modèle qui pouvait être acceptable pour le Conseil d’administration et qu’on pouvait mettre en place au cours des prochaines années.
Le deuxième élément est une contrainte financière 2010-2011 extrêmement difficile pour les universités. La situation n’est pas pire ici qu’ailleurs, mais elle sera difficile. Tous les modèles qu’on a pour la préparation du budget 2010-2011 nous amènent présentement dans un contexte de déficit budgétaire très, très, très significatif: de l’ordre de trois à cinq pour cent par rapport à nos revenus. On est donc en train de faire une réflexion sur les choix budgétaires les plus appropriés et, fort heureusement, parmi ces choix-là, on veut mettre en place un mécanisme qui devrait assurer la pérennité du modèle de transport en commun pour les étudiants. On pense que c’est essentiel.
O. R.: Le gouvernement du Québec a récemment annoncé qu’il étudiait la possibilité de hausser encore plus les frais de scolarité. Est-ce que cela a été pris en compte dans vos calculs?
A.W.: Non, les modèles qu’on a pour 2010-2011, c’est essentiellement la hausse qui est déjà prévue, donc une hausse de 100 dollars par étudiant. Ça se traduit par un revenu d’environ 1,5 million par année. Mais on ne s’attend pas à d’autres investissements gouvernementaux.
O. R.: Et est-ce qu’il y a des sources de revenu autres que gouvernementales qui sont envisagées?
A. W.: Vous savez, un budget d’université comme celui de l’Université de Sherbrooke, c’est plus de 300 millions par année. Dans ça, il y a la contribution des étudiants (15 %), il y a celle du gouvernement provincial (près des deux tiers), quelques contributions du fédéral pour la recherche, et puis il y a un ensemble d’autres revenus externes. Il y a un peu d’argent qui vient de la Fondation de l’Université de Sherbrooke, mais, globalement, ça vient de l’État québécois.
O. R.: Est-ce que la STS demande un montant plus élevé pour le nouveau contrat que ce qui était payé précédemment, c’est-à-dire 1,3 million?
A. W.: Pour comprendre un petit peu, il faut faire un recul historique. Lorsqu’on a signé le contrat avec la STS, il y a cinq ans, on a estimé que les revenus qui provenaient des étudiants étaient de 860 000 dollars. L’Université a donc fait le choix de contribuer financièrement à cette somme-là pour les étudiants pendant qu’elle cherchait des sources de revenus externes, tout en conservant la possibilité d’amener une contribution financière étudiante. C’est ce qui a été fait d’ailleurs partout au Canada dans les systèmes qu’on appelle les U-Pass: on était les seuls au Canada à ne pas avoir un modèle de contribution automatique, tout simplement parce qu’on voulait voir si ça fonctionnait. On faisait donc le pari qu’on pouvait, à partir de ça, changer les habitudes de transport des étudiants.
Et puis, en même temps, on pensait qu’on aurait, avec une idée aussi géniale, un soutien financier de la part d’organismes privés, de la part des gouvernements. Mais le constat est arrivé rapidement qu’il n’y en aurait pas.
Donc, on avait un contrat qui, il y a cinq ans, était de 800 000 $. Cette somme-là était indexée en fonction du coût de la vie (de deux à trois pour cent par année) et aussi en fonction de l’augmentation de l’achalandage: la STS a dû augmenter l’offre de service sur certaines lignes, et donc on les compensait. Ça nous a amené, en 2009, à une dépense totale de 1,3 million. La nouvelle entente qu’on a signée avec la STS, basée cette fois sur un effectif étudiant, nous amène maintenant à une dépense d’environ 1,6 million de dollars pour l’année 2010-2011.
O. R.: L’Université de Sherbrooke vante beaucoup la gratuité des autobus pour ses étudiants. Est-ce que vous pensez que l’imposition de frais pourrait nuire à la réputation de l’Université de Sherbrooke?
A. W.: J’ose espérer que non et pour des bonnes raisons. D’abord, parce que c’est un système extraordinaire qui a fait ses preuves au cours des dernières années. C’est un système qui a permis de modifier les habitudes de consommation, qui amené des gens à s’installer au centre-ville (dans les Estudiantines, par exemple), qui a facilité la mobilité, qui a favorisé les groupes d’étudiants à plus faible revenu, qui a amené des gains en matière, bien sûr, de changements climatiques, de réduction des gaz à effet de serre. Donc, il n’y a que des avantages à ce modèle de libre accès aux transports en commun. À peu près partout au Québec, on essaie de mettre en place de tels modèles et, dans tous les cas, c’est accompagné d’une contribution financière étudiante. On souhaite pouvoir maintenir notre système avec l’appui des étudiants et qu’on n’en parle plus de la question du financement.
O. R.: Vous êtes au courant du groupe Facebook Contre les frais pour les autobus à l’UdeS. Il y a plusieurs commentaires de membres de ce groupe qui soulignent que la gratuité du transport en commun a été le facteur déterminant dans leur choix de venir à l’Université de Sherbrooke; est-ce que vous pouvez prévoir une baisse de l’engouement pour l’Université de Sherbrooke à la suite de l’imposition de frais?
A. W.: Qu’est-ce qui amène un étudiant à choisir une université? C’est bien sûr la qualité des programmes, la qualité du corps professoral, c’est l’ambiance générale qu’on y retrouve, c’est la qualité de vie. Moi, je suis ravi de constater que, depuis quelques années, les étudiants nous disent aussi que c’est les choix en matière de développement durable. Ils veulent fréquenter une université qui partage leurs valeurs.
Ça, ces valeurs-là qu’on met en place, c’est un ensemble d’éléments. Par exemple, j’ai cru comprendre que, dans le dernier Collectif, il y avait un article plutôt favorable sur le volet récupération, matières résiduelles, compostage; ces enjeux-là sont importants et on va les traiter de la façon la plus optimale possible. En matière de transport en commun, on a fait le même choix aussi. On veut penser à autre chose que la couleur des lignes dans un stationnement et on va tenter de répondre à la question fondamentale, la mobilité, en donnant aux étudiants un programme de libre accès au transport en commun. Ce programme-là fait l’envie de toutes les associations étudiantes au Québec: depuis les dernières années, il n’y a pas un trimestre où il n’y a pas quelqu’un qui nous a écrit pour nous demander comment implanter un tel programme chez eux.
Donc, est-ce que quelque part cette contribution financière va amener les étudiants à aller ailleurs? Lorsqu’on compare la tarification de l’Université de Sherbrooke à celle des autres universités, comme Laval, Montréal et évidemment McGill et Concordia, elle est inférieure à ce qu’on peut y trouver et elle le sera toujours en 2010-2011. Et, en prime, il y a un programme de libre accès au transport en commun, ce qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Si quelqu’un choisit d’étudier ailleurs, et bien on n’y peut rien. Le modèle universitaire est un modèle très diversifié et on a toujours eu l’impression qu’on était capable, à Sherbrooke, d’innover pour mettre en place des modèles des plus performants. On a, au cours des dernières années, mis l’accent sur un modèle de développement durable qui est le plus efficace possible. Et effectivement, ça a coloré un peu notre Université, ça a été une marque qui a distingué l’Université de Sherbrooke. Ce qu’on veut faire avec la discussion qu’on a présentement, c’est de s’assurer qu’avec la FEUS et le REMDUS, on puisse garantir la pérennité de l’élément fort de ce modèle-là: le libre accès aux autobus. Le choix qu’on a fait à Sherbrooke, dans un contexte financier difficile, c’est de prioriser le transport en commun. Moi, je pense que c’est un choix que les étudiants vont accepter.
O. R.: Et puis les étudiants qui n’utilisent pas les services de la STS, est-ce qu’ils vont pouvoir se retirer de cette facturation?
A. W.: La question est fort intéressante. Il faut revenir un petit peu sur la tarification: ce qu’on a proposé aux étudiants, à la suite de l’entente qu’on a complétée avec la STS il y a trois semaines, c’était, dans un premier temps, une tarification qui était de 40 $ par trimestre.
On s’est fait dire deux choses par les étudiants dans les rencontres à la fois avec la FEUS et le REMDUS. D’abord, on n’a pas assez de temps, ça va trop vite. Deuxièmement, vous nous amenez sur un modèle où on n’a pas la possibilité d’aller chercher des revenus extérieurs et on pense qu’on peut aller en chercher. Donc, ce qu’on a proposé comme modèle, c’est de répartir l’augmentation des frais en deux temps: d’abord, une contribution uniforme de 20 $ par trimestre, à partir de la session d’été; ensuite, on va se donner une année pour voir si on est capable de trouver d’autres sources de financement.
Si ça fonctionne, on sera les premiers ravis. Si ça ne fonctionne pas, ça va nous amener à l’été 2011 et là on passerait à une seconde tarification de 20 $ pour ramener le tout à une contribution totale des étudiants de 40 $. Ça correspondra environ aux deux tiers des coûts. L’Université va assumer le dernier tiers et cette proportion-là nous semble parfaitement acceptable pour le Conseil d’administration. Je pense que ça passera sans trop de difficulté, malgré le contexte budgétaire difficile.
Et on se dit que cette seconde tranche de 20 $, elle pourrait peut-être devenir une contribution automatique mais non-obligatoire. Donc un modèle où, pour X nombre de raisons, un étudiant pourrait retirer cette partie-là de la contribution et ne plus avoir accès aux services de la STS. Ça pourrait être acceptable. Mais je pense que, pour que ce système collectif existe, il faut une contribution uniforme de base. Il faut que ça soit financé collectivement pour amener au plus bas les coûts pour l’ensemble des usagers.


