Suprématie nuisible

8 mars 2010

Trois Jeux olympiques, trois médailles d’or. La domination de l’équipe canadienne de hockey féminin ne fait aucun doute. Elle est loin dans l’imaginaire collectif, cette défaite aux mains des Américaines lors des Olympiques de Nagano. Depuis lors, les Canadiennes ont tout raflé sur leur passage. À un point tel que leur suprématie remet en doute la place du hockey féminin dans la grande famille olympique.

Jessica Lapinski-Dejardin

À vrai dire, ce n’est pas tant la domination des Canadiennes qui nuit à leur sport, mais plutôt la trop lente progression des autres pays qui participent aux Jeux olympiques. Pendant les Jeux de Vancouver, les Canadiennes et les Américaines – seule autre équipe de taille au hockey féminin – ont littéralement écrasé le semblant de compétition qui se dressait devant elles. Le Canada a enregistré des victoires de 18-0 (un record!) contre les Slovaques, de 10-1 contre les Suisses, et même de 13-1 contre les Suédoises, qui comptent sur les services d’une des meilleures gardiennes de but au monde, Kim Martin. Même son de cloche pour les États-Unis, qui ont lessivé la Chine 12-1 et la Russie 13-0…

Ces résultats ressemblent à ceux des matchs de qualifications du tournoi olympique, alors que des équipes de calibre largement inégal s’affrontent. Mais Vancouver, ce n’est pas qu’un simple tournoi d’exhibition. C’est un affrontement au sommet entre les meilleures joueuses au monde… Outch!

À la suite de la déconvenue de la majorité des équipes féminines, Jacques Rogge, le président du Comité olympique international, a remis en question la présence du hockey féminin au Jeux de Sochi: «Il y a des écarts de niveau, tout le monde est d’accord, a déclaré Rogge au terme de la victoire canadienne. Personnellement, je pense qu’il faut donner plus de temps [aux fédérations de hockey féminin] pour grandir, mais il doit y avoir une période d’amélioration. Nous ne pouvons pas continuer sans amélioration.»

Rogge n’a pas tort. La rencontre entre les Canadiennes et Slovaques, qui en étaient à leur première présence aux J.O., était plus pathétique qu’excitante. Mais peut-on vraiment en vouloir à la Slovaquie, qui doit choisir ses représentantes dans un bassin de 288 joueuses, tandis qu’il y a 85 309 hockeyeuses au Canada?

Ce qui est dommage, c’est que les joueuses du Canada, des États-Unis, et même des équipes scandinaves, sont de véritables athlètes qui peuvent compétitionner à un niveau élevé. Dans chaque équipe, même les moins bien classées, il y a des perles qui méritent de jouer sur la scène internationale. Une rencontre entre deux équipes d’égal talent donne un jeu très enlevant, souvent proche de celui présenté par leurs homologues masculins.

Mais le fossé est grand, et le temps presse. Si le hockey féminin veut garder sa place au sein de la famille olympique, les fédérations des différents pays devront investir rapidement pour améliorer leur calibre de jeu. Et quatre ans, dans l’univers olympique, c’est très court. Surtout quand, dans la plupart des mentalités, le hockey demeure un sport d’hommes, auquel les femmes peuvent assister, mais pas jouer…

Surtout que le hockey féminin a besoin de Jeux olympiques pour s’améliorer. Chez les femmes, le hockey n’est pas encadré de la même façon que chez les hommes. Les (rares!) ligues n’ont pas une once du soutien qui est accordé au hockey masculin. Le seul intérêt donc pour les fédérations de hockey féminin d’investir dans le sport, c’est de voir leurs athlètes performer au Jeux olympiques, le seul endroit où ce sport reçoit un soupçon de reconnaissance.

En 1998, lorsque le hockey féminin a été présenté pour la première fois comme une discipline olympique lors des Jeux de Nagano, c’était une grande victoire. Pas seulement pour les hockeyeuses, mais pour les athlètes féminines de tous les sports. Sa disparition prouverait qu’au fond, les mentalités n’ont jamais vraiment changé. Le sport demeure une affaire d’hommes, et les disciplines féminines ne sont encore que des sous-catégories…

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