Depuis quelques temps, vous êtes plus de bonne humeur qu’à l’habitude, vous n’avez plus envie d’envoyer promener votre collègue ou votre conjoint/conjointe et avez une facilité à aborder les gens? Les victoires du Canadien vous rendent euphorique? Grégoire Lebel, psychologue aux Services à la vie étudiante de l’Université de Sherbrooke et amateur de hockey, nous propose quelques explications.
Claudelle Baillargeon
Pour ce psychologue, «l’être humain est avant tout un être social et un être de relations». C’est ce qui expliquerait que le fait de vivre ensemble, d’être rassemblés dans un lieu commun pour vivre des émotions intenses, avec une cause commune, serait bénéfique à l’être humain. En fait, ce serait un prétexte pour être lié aux autres.
Une émeute!
Pourtant, malgré ses effets bénéfiques, il arrive que les partisans débordent d’énergie et provoquent des émeutes. La dernière ayant eu lieu l’année dernière après une victoire au premier tour des séries éliminatoires de la Ligue Nationale de Hockey (LNH). Dans ce cas-ci, M. Lebel croit que ce sont des conséquences des bienfaits psychologiques, soit des manifestations de joie. Cependant, «quand on est dans une masse, il se crée une déresponsabilisation personnelle: c’est comme si tout le monde porte la responsabilité ensemble, donc personne ne la porte». Selon lui, il y a plusieurs phénomènes qui se croisent pour expliquer ces émeutes spontanées, et donc non planifiées. «L’évènement de »se rassembler pour célébrer » est initié par les partisans. Mais quand certaines personnes décident de commettre des gestes, il peut y avoir un effet d’entraînement.»
Les Canadiens: un exemple de courage et de détermination
Une chose est sûre, ce n’est pas la classe sociale ou le niveau d’éducation qui fait qu’on s’identifie à ces victoires. Y aurait-il un profil psychologique ou des aptitudes qui créeraient cet engouement chez les partisans? Pour M. Lebel, la réponse se trouve dans le contexte familial et historique. «Si, dans la culture familiale de la personne, le hockey était très présent: il y a de fortes chances qu’elle y adhère ou, au contraire, qu’elle se rebelle contre cette identification. Les réactions psychologiques peuvent différer. C’est sûr que, comme société québécoise, nous y sommes très exposés, particulièrement dans les dernières années avec le centenaire du Canadien de Montréal. Nous avons déterré leur histoire et les avons sanctifiés. On les présente comme une équipe glorieuse, une équipe de vainqueurs qui gagnait toutes les coupes Stanley.» D’ailleurs, le site Internet des Canadiens se décrit comme étant le site officiel des gagnants de 24 coupes Stanley. «De plus, on se sert de leur histoire pour montrer des exemples de courage, de détermination et de persévérance. Il semble donc évident que certains individus soient tentés de s’y associer. Quant au profil psychologique, il serait délicat de dresser un portrait général. Par exemple, pour les gens qui vivent peu de succès et qui auraient envie d’en vivre par procuration, suivre le hockey peut devenir une alternative attirante. C’est un phénomène où on peut s’y associer sans trop avoir d’efforts à faire et en retirer une partie du succès. C’est d’ailleurs cette identification que tente de créer l’équipe quand elle donne une importance à la foule comme si elle faisait partie du match et qu’elle avait un rôle à jouer.»
On retrouve beaucoup d’exemples dans le vocabulaire et dans le matériel promotionnel qui prouvent cette identification: que ce soit les fanions, les gilets ou les fameux «On a gagné!», «On a travaillé fort», etc. «Pour moi, cela fait partie des bienfaits: le fait de pouvoir s’afficher crée quelque chose au niveau social. En psychologie sociale, on observe que la différence fait souvent peur. Donc, voir quelqu’un qui porte le même chandail ou la casquette de l’équipe qu’on aime facilite le sentiment de complicité et la création de liens sociaux. On observe souvent ce phénomène dans les organisations, au travail où les gens qui se parlent habituellement peu vont utiliser le prétexte des séries pour créer des liens. En fait, cela génère une occasion de rencontre dans une zone qui n’est pas menaçante pour les deux interlocuteurs, car elle leur est extérieure. Il y a aussi création d’une forme d’intimité, qui n’est pas nécessairement la meilleure, mais il y a au moins une porte d’ouverte…»
Le Québec tombera-t-il en dépression?
Mais que se passe-t-il quand on perd? Le processus s’inverse-t-il? Le Québec tombera-t-il en dépression? «Les gens sont assez conscients qu’il s’agit juste d’un jeu et prennent plaisir à s’identifier. Je pense que c’est ce qui fait la beauté de s’identifier à quelque chose d’aussi loin et externe: c’est que c’est facile de dire « ?on? quand on gagne et de se dire qu’on n’y est pour rien ou qu’ ?ils? sont nuls quand ils perdent. Les gens s’attendent aussi à la défaite et c’est ce qui crée un aussi gros engouement en ce moment et une grande fierté. On reproduit l’histoire de David contre Goliath et David est en train de gagner! Donc, même devant une défaite, on pourrait en retirer la gloire de s’être dépassé… Par contre, certains amateurs très investis pourraient sentir un vide après la frénésie, mais ce n’est pas le cas pour la majorité.»

