Vous connaissez Sisyphe? C’est ce personnage un peu con de la mythologie grecque qui a roulé les dieux et qui a été condamné à un châtiment à la hauteur de sa connerie: rouler éternellement un rocher jusqu’en haut d’une colline dont il déboulait chaque fois avant de parvenir à son sommet. Avec le pré-paiement aux pompes à essence, c’est le genre de truc qui agace.
Francis A-Trudel
Pour combien de billets verts, ma bonne dame, accepteriez-vous de remplacer le pauvre bougre, de troquer le confort de votre bureau climatisé pour l’effort inhumain que l’on sait vain, la petite tendinite du fonctionnaire pour le brûlement atroce de l’acide lactique qui déferle dans vos muscles crispés? Auriez-vous seulement la volonté de sacrifier votre vie à l’absurde?
Probablement pas, et là réside toute l’hypocrisie de la société envers les salaires dans le sport.
Le sport est l’incarnation tangible du mythe de Sisyphe, mais pour accéder à un rapport égalitaire avec l’absurde, il convient de le regarder au travers d’un filtre: l’argent, ce malaise de bon goût.
Personne ne dit que le soccer est absurde. On dira plutôt que le transfert de 94 millions de Cristiano Ronaldo au Real Madrid est «absurde», que la masse salariale des Yankees de New York est «absurde» ou bien que le salaire de huit millions de Gomez est «absurde», mais on se gardera de taxer le sport ou les sportifs de ce qualificatif.
Pourtant, c’est bel et bien le sport, en son essence, qui est absurde. Une fois dégrossé du filtre des ligues lucratives, des équipes aux jolis profits, des propriétaires avides, des commanditaires ambitieux et des partisans aux poches profondes, il ne reste que des hommes et des femmes qui se battent pour envoyer un ballon dans un filet, ou une quelconque variante.
Ils sont les Sisyphes modernes, les «ultimes héros absurdes», comme dirait Camus, qui s’entraînent, jour après jour, jusqu’à la limite de la vomissure, qui sacrifient leur famille et leur vie privée, qui endurent les blessures, la pression et les échecs, qui risquent leur vie chaque minute passée sur le jeu, et pour quoi?
Pour la victoire, ce concept vide en soi qui n’est jamais l’accomplissement, qui n’est que le rocher qui dégringole à quelques pouces du sommet, car après une brève euphorie, tout est déjà à recommencer. Un autre match, une autre saison. Ils appuient de nouveau leur épaule meurtrie contre leur fardeau, et reprennent leur lutte. Ce n’est pas une vie, ma bonne dame, c’est un châtiment.
Alors, comment chiffrer leur salaire? Je vais vous dire: on économise encore en parlant de millions. De par sa nature, l’absurde ne peut être quantifié, et par conséquent, les critères d’une échelle salariale dite «raisonnable» ne s’appliquent pas au domaine sportif. On parle ici du plus puissant exutoire social après les guerres; avec leur forme de bol, les stades agissent comme d’immenses réceptacles où nous nous délestons de nos peurs, de nos craintes, de nos faiblesses et de nos rêves morts-nés.
Albert Camus a parlé du mythe de Sisyphe dans son essai philosophique très justement intitulé Le Mythe de Sisyphe. Il a dit: «La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme.» En tant qu’individu, nous ne pouvons nous offrir au quotidien cette lutte salutaire. Alors nous l’achetons à gros prix, et nous caressons nos tendinites sous la brise du climatiseur.

