Ils l’ont eue, la voix des sans voix, celle qui retentissait et qui faisait peur aux malfrats politiques. Ils se frottent les mains sûrement! Pourtant, leurs mains sont bien teintées de sang! La voix qui faisait peur ne se fera plus entendre. La voix qui a effrayé tous ceux qui osaient faire mal au peuple s’est éteinte. Le monde entier a déploré un tel assassinat sauvage.
Pris au piège des crapules de la République bananière, le bouillant frère de «la causa nuestra», Floribert Chebeya, un véritable militant des droits de l’homme, quitte le combat qu’à l’âge de 47 ans, l’âge de la raison, l’âge des luttes menées avec opiniâtreté et abnégation, l’âge de servir la nation, l’âge des bonnes analyses sur les enjeux mondiaux et surtout de la défense des droits de l’homme. À cet âge, Floribert Chebeya avait encore la force de défendre les millions de sans voix à Kinshasa, à Mbandaka, à Kisangani, à Kikwit, à Matadi et même au delà des frontières de son pays, dont l’étendue est à l’image d’un continent manqué où vivent plus de 60 millions de Congolais dont près de 70 % ne mordent que de la poussière.
Pourtant, il est bien clair que la RDC est un spectacle géologique! Par ailleurs, avec l’étiquette de République démocratique du Congo que le pays porte, ironie du sort, curieusement, la démocratie n’a été que de façade, car aucun président n’a jusqu’alors été élu démocratiquement au suffrage universel. Il n’y a que de la magouille qui règne en règle d’or sous la menace des affairistes venus de l’Occident. Floribert Chebeya avait compris cela…
Dans son combat contre le mal vivre, contre la pauvreté, contre les abus de toute sorte dans son pays, Floribert Chebeya était sans ethnie, sans tribu, il n’était qu’un Congolais averti et richement intellectuel, au service de ses concitoyens. Parlant français avec élégance et manière, il n’avait pas la langue de bois. Il avait donc un petit nombre d’ennemis, dangereux, des hommes du pouvoir jusqu’aux petits corrompus de Kinshasa
Pourquoi peut-on assassiner quelqu’un qui n’a rien fait de mal?
Parce que Floribert Chebeya avait de la voix, et pas n’importe laquelle, une voix qui condamne et qui modèle la société. En grand pédagogue à la fois sociologue et psychologue, il pouvait éduquer les politiques dont l’abus du pouvoir est une habitude si ce n’est un sacrement. Pensons aux innombrables violations des droits de l’homme sur le continent africain, certains Africains assassinent leurs frères parfois pour quelques morceaux de pain, et parfois même sans raison apparente.
De tous les temps, dans n’importe quel pays, l’Afrique n’a cessé de défrayer la chronique. Parfois, on peut assassiner sans être inquiété, on peut violer des femmes, des jeunes filles, sans être interpellé. Au Gabon, par exemple, pendant l’élection de 2009, les barbouzes ont fait des victimes parmi les populations civiles à Libreville, à Port-Gentil et dans d’autres provinces. Et pourquoi? Juste parce que ces populations ont dit non au pouvoir dictatorial de père en fils. En Guinée Conakry, une centaine de manifestants ont été abattus dans un stade de football… juste parce qu’ils avaient réclamé plus de démocratie. Au Congo-Brazzaville, mon propre pays, un dictateur nommé Sassou Nguesso intimide et assassine ses concitoyens avec l’appui des pays limitrophes. Ne me demandez plus pourquoi j’ai fui dans les buissons avant de traverser des mers et des océans jusqu’au Canada. C’est pour les mêmes raisons, les mêmes causes et les mêmes conséquences. Mais je préfère ne plus en parler. C’est tellement cruel, ce que j’ai vécu dans mon propre pays qui m’a vu naître et grandir.
Au Cameroun, c’est un fléau social qui a secoué les esprits tant l’indignation face à des actes de barbarie a été ressentie partout à travers le pays; des jeunes gens ont bastonné à mort des femmes considérées, à tort ou à raison, comme de potentielles sorcières ayant jeté de mauvais sorts à des étudiants qui ont échoué dans leurs études. Quant au Burundi, l’albinos, c’est l’ennemi juré et porte-malheur désigné selon la compréhension loufoque des gens emportés sur les radeaux de la coutume et des traditions criminelles. Voilà comment vivent et comment se comportent certains Africains dans leurs pensées!
Si de tels cas sont monnaie courante dans certains pays africains, j’ai l’impression que la tendance est parfois générale… les fausses accusations. La justice ou les pouvoirs publics sont dans une sorte de surdité inouïe face à ces situations. Les institutions policières dans un grand nombre de pays africains ne sont pas en reste si l’on regarde leur brutalité sur des civils. Curieusement, certains policiers passent directement à une forme de torture, se transformant subitement en véritables bourreaux. Le cas le plus méchant et criminel, c’est celui qui vient de se dérouler à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo où monsieur Floribert Chebeya, un militant des droits de l’homme, est assassiné après avoir subi une torture qui a mal tourné, comme l’a cyniquement déclaré l’un de ses principaux bourreaux, le colonel Moukalay, travaillant sous les ordres du général John Numbi, inspecteur général de la police en RDC. Il faut voir avec quel sadisme ils l’ont tué!
Floribert Chebeya avait des informations sur certains dérapages du pouvoir de Joseph Kabila, le président de la RDC. Outre les informations qui circulent, les siennes faisaient état du blocage des manifestations du 30 juin, fête de l’indépendance qui sera rehaussée et honorée par la présence du roi des Belges Albert II. Ces festivités auraient accueilli une vague de contestations et de perturbations de la part des ONG, mécontentes d’un président imposé au peuple de la RDC. D’autres informations plus ou moins fiables sont avancées. Par exemple, la question de la présence militaire rwandaise ayant mené dernièrement des opérations militaires sur le sol congolais, afin de neutraliser les anciens militaires rwandais réfugiés en RDC après le génocide de 1994. Ceux-ci seraient de l’autre côté du Congo-Brazzaville, éparpillés au nord, et auraient le statut de réfugiés.
Il y a également à signaler les soldats de Mobutu qui ont élu domicile au Congo-Brazzaville depuis la chute de leur chef, en 1997. D’autre part, la piste du bassin du Congo est celle qui aurait des liens avec l’assassinat de Floribert Chebeya, le président de la Voix des Sans-Voix, un organisme de défense des droits de l’homme. Il y aurait deux hypothèses: l’affaire Boundu Dia Congo, pour laquelle les populations de Bas-Congo ont été assassinées sous les commandes du général John Numbi, et l’enquête sur les militants des droits de l’homme arrêtés en Angola. Mais une chose est certaine, c’est le maître qui a donné des ordres et ceux-ci ont été exécutés sans même comprendre pourquoi. Cela suppose que Floribert Chebeya n’a pas été tué sans que l’ordre vienne d’en haut. Et le haut a plusieurs niveaux…
Une source bien informée ferait état d’un appui venu de l’Angola pour faire taire à jamais la voix des sans voix, la plus retentissante d’Afrique centrale. Souvenez-vous que Floribert Chebeya avait même rencontré Michaelle Jean, la gouverneure générale du Canada, alors que celle-ci était en voyage en Afrique. Il semble qu’il avait un grand nombre de dossiers en béton qu’il se préparait à donner à qui de droit…
Une réunion de toutes les ONG d’Afrique centrale était envisagée entre le Congo-Brazzaville, l’Angola et la République démocratique du Congo pour faire la lumière sur l’affaire de la fusillade des joueurs togolais en route pour participer à la Coupe d’Afrique des Nations 2010, organisée par l’Angola. Entre guerre et paix, l’Angola souhaite être reconnue comme un pays de grande quiétude, alors que la question cabindaise reste encore du feu sous la cendre. Cette zone, je la connais bien… Pour la petite histoire, il y a lieu de vous rappeler que c’est à cause du Cabinda qu’un chef d’État du Congo-Brazzaville, Marien Ngouabi, fut assassiné pour avoir reconnu et aidé le Mouvement populaire de libération de l’Angola, parti au pouvoir jusqu’à présent, au lieu de reconnaître le Front de libération de l’enclave du Cabinda.
Ainsi, Floribert Chebeya, qu’on a assassiné dans les locaux de la police, n’est pas mort pour rien. Peut-être que les gens savaient que le militant des droits de l’homme avait toutes les informations en sa possession, et qu’ils craignaient qu’il s’exprime sur la place publique. Cela aurait sans doute été compromettant pour le pouvoir, mais aussi pour certains membres malléables militant pour les droits de l’homme. La corruption étant un élément majeur…
L’alibi cynique
Floribert Chebeya n’était pas un homme qui pouvait se faire avoir par une prostituée, fut-elle professionnelle, dans la mesure où le défunt avait une femme et pas des moindres, une femme belle et cultivée… Dès lors, une scène comme celle avouée par le colonel Mukalay nous enseigne que certains de la force publique en Afrique agissent comme dans un état second. Ils font passer un humain, comme eux, à la torture mortelle. Constatant son décès, ils trouvent du Viagra dans leurs poches pour les besoins de la cause. Ils le transportent loin des locaux de la police, puis le laisse en tenues courtes avec des comprimés de viagra sur le sol. Le corps de Floribert Chebeya a été placé derrière la banquette de sa propre voiture. Après le crime, les tueurs s’en sont allés et la mission fatale et criminelle a pris fin. En fait, pas tout à fait… Le chauffeur de Floribert Chebeya était un témoin gênant, donc on lui a fait subir le même sort.
Et on nous parlera de courage? C’est après quelques heures que le décès de Floribert Chebeya a été annoncé. Étant donné la nouvelle qui avait circulé la veille faisant état de sa convocation à la police, la piste de celle-ci a vite été suivie. Et c’est à partir de là que le colonel Mukalay a avoué son forfait, en déclarant solennellement que Floribert Chebeya était mort sous la torture..
Voilà le type de situations dramatiques que vivent de nombreux militants des droits de l’homme en Afrique! Il faut qu’on vous signale aussi que, de l’autre côté du fleuve, c’est-à-dire au Congo-Brazzaville, un autre défenseur des droits de l’homme, mon ami Ossebi, avait auparavant trouvé la mort dans des conditions mystérieuses. Sa femme et ses enfants sont d’ailleurs aussi morts dans des conditions douteuses, lorsqu’un incendie a ravagé leur maison. Ossebi n’était pas en odeur de sainteté parce qu’il avait beaucoup critiqué le régime de Sassou Nguesso, notamment sur le dossier des biens mal acquis, c’est-à-dire des milliards et des maisons acquis avec l’argent des contribuables congolais et gabonais.
Quelle leçon tirer de cet assassinat crapuleux?
D’abord, ceux qui ont suivi les déclarations de Floribert Chebeya s’en souviendront. Ce militant des droits de l’homme, avec toute la verve qu’on lui reconnaît, n’y est jamais allé avec le dos de la cuiller pour fustiger la communauté internationale et particulièrement les grandes puissances qui imposent des chefs d’État aux peuples africains. «Les dés sont pipés», comme aimait le dire haut et fort Floribert Chebeya. «L’élection de Kabila n’est ni plus ni moins qu’une mascarade», dira-t-il. Il avancera même un propos politico-historique: «Depuis les indépendances, les occidentaux n’avaient jamais laissé les Congolais s’exprimer, depuis l’époque de Mobutu, en passant par Laurent Désiré Kabila jusqu’à Joseph Kabila, le peuple congolais n’a pas le droit de choisir ses chefs.» Eh bien! Comme vous pouvez le constater, tout Africain qui lèvera la tête sera abattu, et la méthode ne date pas d’hier. Pensons à Patrice Lumumba, qui n’est quand même pas mort dans un accident de la circulation ou par maladie.
À qui profite l’assassinat crapuleux de Floribert Chebeya? Une chose est sûre: point n’est besoin de l’oublier. Nos forces de l’ordre en Afrique ne sont que de bons affairistes. Elles ne tardent pas à donner la mort à d’autres compatriotes, surtout lorsque les maîtres leur racontent des mensonges et déclarent qu’il faut les éliminer. Pourtant, lorsqu’on voit Floribert Chebeya, personne ne peut croire qu’un tel assassinat ait eu lieu, comme si on le soupçonnait d’avoir fait un coup d’État, alors qu’il n’avait qu’une seule arme: la parole maîtrisée et l’élocution intellectuelle bien structurée en dénonçant les abus du pouvoir. Devant une force de la raison, la raison de la force n’utilise que des armes de destruction, les armes du crime. On le torture à mort et on lui crée un alibi de mauvais goût. Malheureusement (ou heureusement), les aveux du colonel Mukalay ont tout mis à nu. Force est de reconnaître que ce type n’est pas un enfant de chœur! Et qu’il est bien connu.
Mais si des policiers ne savent que donner la mort aux leaders d’opinions et aux journalistes en les confondant avec des leaders des partis politiques, de quelle manière l’Afrique peut-elle aller de l’avant, ou tout au moins dans le sens des libertés d’expression à protéger chez des citoyens?
Avec quel type d’Africains doit-on construire l’Afrique?
Souvent, des Africains véreux inventent même des modèles exclusifs de développement propre à l’Afrique dont aucun indice n’est admiré de l’extérieur, pas même par les Africains eux-mêmes. Si nous nous appuyons sur des modèles scientifiques porteurs d’espoir, cela signifie que même l’Occident peut s’inspirer de ces modèles-là. Cependant, lorsqu’on arrose des nullités dans les oreilles des enfants en prônant des modèles négatifs, non-bénéfiques, cela s’appelle de l’obscurantisme. Aucun modèle venant d’Afrique ne mariera la communauté scientifique universelle s’il n’est pas assis sur des bases scientifiques et technologiques. Certains Africains ne se rendent pas compte du crime qu’ils commettent, souvent en maintenant les populations à un niveau d’obscurantisme tant le sophisme intellectuel propre à certains cadres africains en a déjà fait trop et continue à créer un recul au niveau des mentalités des Africains.
Pour le cas d’un policier qui complote à l’assassinat d’un intellectuel, de surcroit un militant des droits de l’homme, et ce, pour la simple satisfaction fantaisiste de son chef, si celui-ci ne finit pas en prison pour au moins 25 ans après avoir commis pareil meurtre, il est facile que les citoyens n’aient plus de crédit envers l’institution policière. Par ailleurs, avec quel type d’Africains doit-on construire l’Afrique lorsqu’on voit, même du côté des jeunes étudiants africains, une somme de comportements penchés vers des actes crapuleux contre leurs propres frères, contre leurs propres sœurs?
Floribert Chebeya, repose en paix! Ton nom restera à jamais gravé dans nos mémoires.
Gervais Mboumba

