À la manière du Petit Prince, les petits bonshommes symbolisent les conséquences de la solitude et de l’absurdité de l’existence. De la guerre à l’amour en passant par la paix, les grandes thématiques façonnant nos vies sont représentées à travers l’œuvre d’Ultra Nan, qui exposera ses oeuvres le 18 juin prochain à la Galerie d’art du Centre culturel de l’UdeS. Voici le portrait d’un artiste engagé au talent exceptionnel.
Marilou Brouillet
Le Collectif (LC): Une recherche rapide sur internet met en relief les multiples significations du mot Nan (ex. transcription en pinyin du sinogramme ?, signifiant sud). Quelle est l’origine de ton nom d’artiste?
Ultra Nan: Au départ, Nan a été le petit nom affectif que l’on m’avait donné. J’ai découvert par la suite qu’il s’agissait de l’abréviation NaN, Not a Number, en langage informatique. Bien que l’on soit tous un numéro, aussi bien en être un, un peu différent et original!
À vrai dire, je trouvais cela important de ne pas être identifié sous mon véritable nom. Il n’est pas essentiel que les gens me reconnaissent. L’idée derrière l’œuvre est plus importante. Trop souvent, la valeur d’une œuvre est accordée en fonction de l’importance de l’artiste, et non, de sa valeur intrinsèque. Par exemple, un assemblage ridicule de bâtons cure-pipes fait par Dali, sera considéré comme une œuvre de grande valeur alors qu’il n’en est rien. A-t-on oublié le sens de l’art et l’appréciation qu’il en découle en dépit de son créateur?
LC: Si nous reculons dans le temps, comment vois-tu l’évolution de ton art?
Nan: Dans ma vie, j’ai toujours été guidé par des valeurs très solides. L’intégrité en constitue le point central à partir duquel orbitent des valeurs telles que le respect, le partage et la conscience. Pour moi, aider mon prochain est fondamental. L’art que je produisais étant plus jeune était un art plus personnel et mystique. À cette époque, j’avais mis de côté la peinture pour me consacrer davantage à l’art informatique. Puis, à un moment donné, l’importance de communiquer ces valeurs a pris le dessus. C’est ainsi que les petits bonshommes sont nés. Ils n’ont été ni plus ni moins que le pont vers autrui.
LC: Quels matériaux utilises-tu pour les produire?
Nan: En fait, j’ai voulu que mon art ait une empreinte positive sur le monde, et ce, à tous les niveaux. J’aspirais à un bilan carbone positif en quelque sorte (rire)! J’ai alors commencé par utiliser des matériaux récupérés, tels que de vieilles planches de bois provenant de mes rénovations et des restants de pots de peinture.
Actuellement, je tends à revenir à l’informatique. Je gagne en rapidité, en espace et en facilité à transmettre des messages. Il est plus facile de recommencer un trait à l’ordinateur qu’en peinture! Je trouve que mes petits bonshommes infographiques ont une plus grande profondeur.
LC: Comment envisages-tu le devenir de tes petits bonshommes?
Nan: Pour sûr, des oreilles et un nez ne vont pas leur apparaître à court terme! Récemment, je me suis muni d’un airbrush pour jongler avec de nouvelles textures. De plus, je commence à collectionner de vieux cadres et des fonds de tapisserie provenant de comptoirs familiaux. La prochaine exposition révèlera une perspective inédite de la collection.
LC: Quelle est ta source d’inspiration?
Nan: D’une part, je puise mon inspiration de mon vécu. Cela me permet d’extérioser mes émotions par rapport aux événements que je vis. D’autre part, mes œuvres sont créées à partir de ce que je lis et j’apprends. Plusieurs créations sont d’ailleurs tirées d’histoires vécues par des amis. Je conçois un petit bonhomme pour leur montrer qu’ils sont importants pour quelqu’un: moi.
LC: Quand est né le premier petit bonhomme?
Nan: Ce fut bien entendu, après 40 jours de jeûne dans le désert (rire). Blague à part, je crois que cela remonte à l’année 2006. Il était sous forme vectorielle et produit à partir du logiciel Illustrator. Pour tout dire, la série qui a suivi n’a pas été un franc succès! Ces personnages n’étaient pas suffisamment accrocheurs. Néanmoins, c’est à partir de cela qu’ils ont réellement évolué, soit dans le trait, la forme, les fonds et les messages.
LC: Ton œuvre a déjà été exposée à quelques endroits à Sherbrooke, dont le Téléphone Rouge (maintenant fermé), le Boquébière et l’Oktoshop. Prévois-tu faire voyager tes petits bonshommes ailleurs au Québec?
Nan: Oui, peut-être à Montréal ou à Québec, mais ce n’est pas ma priorité pour le moment. Mon plaisir est de les produire bien que la diffusion est importante puisqu’ils sont porteurs d’un certain message. Nous sommes tous conscients que des choses malsaines se produisent sur la planète. Aujourd’hui, il y a peut-être 25 à 30 000 personnes qui sont décédées de faim. Il y a énormément de problématiques et d’enjeux, mais qu’en fait-on concrètement? Si mon œuvre peut au moins donner un petit choc électrique pour motiver une seule personne à effectuer des changements dans sa vie, j’aurai atteint mon objectif. Cela aura donné un sens à ma vie.
Par ailleurs, puisqu’ils sont plus ou moins à vendre, cela ne répond pas vraiment à la demande du marché. Je préfère exposer dans la rue et les cafés, car ce sont les endroits les plus affluents. Mon art devient ainsi accessible et non élitiste. Il ne nécessite pas une maîtrise pour en comprendre la signification! Je suis un peu fatigué de l’approche ultra intellectuelle, car je trouve que cela revient à nous mentir. Fait-on de l’art pour les humains ou pour les 4-5 élitistes à bérets?
LC: Si tu rencontrais un jeune peintre, quels conseils lui donnerais-tu?
Nan: Je lui dirais de toujours garder cela comme une passion. Vivre de son art est difficile. Cela oblige des compromis et une certaine perte de plaisir. Le travail artistique devient alors une tâche lorsqu’il devrait être une thérapie. Toutefois, je respecte les artistes qui vivent de leurs créations.
LC: Où peut-on se procurer tes œuvres?
Nan: Des macarons sont actuellement disponibles à la boutique Merlin, au 16 rue Wellington Nord ainsi qu’en face de cette boutique, soit au magasin d’importations Oom. Pour les autres œuvres, je préfère ne pas les vendre. La notion de donner me plaît davantage. Il y a une énorme demande, mais je ne peux donner tout ce que je produis!
LC: Advenant le cas où tu aurais droit à un seul souhait, peu importe lequel, que serait-il?
Nan: Mon souhait serait que tous les gens aient une expérience positive lors de leur passage sur la Terre et qu’ils s’accordent bien entre eux. C’est une réponse un peu calinours. Cependant, je ne crois pas que c’est normal que la moitié de la population mondiale vive avec moins de 2 $ par jour pendant que les Nord-Américains se questionnent sur l’achat d’un iPod touch 3G ou 4G. Je ne suis pas anticonsommation, mais je m’aperçois qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond!
Si tu me donnes le choix de faire 1 million de dollars avec ce que je réalise ou qu’un million de personnes voient mes œuvres et que cela leur apporte une petite réflexion : de très loin, je souhaite que mes petits bonshommes touchent le cœur des gens.
Les petits bonshommes d’Ultra Nan seront en exposition du 18 juin au 21 août à la Galerie d’art du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke. Un rendez-vous à ne pas manquer!


