Peu de musiciens peuvent se targuer d’avoir influencé la musique de plusieurs générations. C’est pourtant son cas. Il a joué sur la même scène que Dizzy Gillepsie, a été l’ami de Rioppelle et d’André Mathieu, a partagé une improvisation en duo avec Ray Charles, s’est produit 25 années consécutives au Festival de Jazz de Montréal. Tout cela, jumelé à une vie truffée d’épisodes rocambolesques, ne peut-être que la signature d’un personnage hors normes. Le Collectif a rencontré Vic Vogel, un géant de l’histoire du jazz canadien.
Pierre-Luc Trudel
Le récit commence alors que Vic n’a que cinq ans. Ses parents achètent un piano à son frère… qui est davantage intéressé par le hockey! Ceux-ci veulent donc vendre l’instrument, mais Vic insiste pour le conserver. Ils acceptent, mais lui font clairement savoir qu’il n’aura pas de leçons. Il en fallait plus que ça pour freiner les élans créatifs du jeune passionné de musique! Les longues heures passées à chatouiller les touches du clavier l’ont mené vers une longue et brillante carrière de musicien, compositeur et arrangeur de jazz. Et une vie tout sauf ennuyante.
Il n’est ainsi pas surprenant d’apprendre que Vic Vogel se décrit comme un musicien «100 % autodidacte». Il a d’ailleurs quelques réserves concernant l’enseignement de la musique dans les écoles et les universités. «Certains professeurs enseignent la composition alors qu’ils n’ont presque rien composé de leur vie. Ce sont des fonctionnaires!», dit-il, en ne mâchant pas ses mots. Malgré tout, David Gelfand, chargé de cours à l’École de musique de l’Université de Sherbrooke, est le bassiste du Vic Vogel Big Band depuis 1981.
À l’âge de 16 ans, le jeune jazzman commence à jouer dans des cabarets montréalais, ce qui lui permet de gagner assez d’argent pour enfin s’acheter son propre piano, un Steinway & Sons trônant fièrement dans une vitrine de la rue Sainte-Catherine. Un certain Bill Layton lui a alors avancé 1800 $ (une somme considérable à l’époque) pour l’achat de l’instrument. Le jeune musicien n’a mis qu’un an à le rembourser, à 2 % d’intérêt. L’investissement en a valu la peine! Soixante ans plus tard, le vieux Steinway est encore et toujours le confident de Vic Vogel, qui ne le remplacerait pour rien au monde.
En 1968, il fonde ce qui deviendra l’un des piliers de sa carrière: son Jazz Big Band. Composé de pas moins de 17 musiciens, le Jazz Big Band a littéralement consolidé la réputation internationale de Vic Vogel. Et des musiciens, de toutes les générations, il en a vu passer au sein de son orchestre. «Ce n’est pas moi qui s’adapte à eux, c’est eux qui s’adaptent à moi, mais surtout à ma musique», explique-t-il d’un ton catégorique. Son big band, c’est un peu son laboratoire, là où il peut laisser libre cours à sa créativité. En 1979, Vic Vogel tente même une expérience inédite: jumeler la musique de son big band avec le rock. Le résultat est le célèbre album En fusion, enregistré avec le groupe Offenbach et son ami Gerry Boulet. Mais soyons clair, pour M. Vogel, les pièces de l’album sont bien plus jazz que rock!
Entre-temps, le musicien a dirigé des orchestres à Radio-Canada, composé et arrangé la musique des cérémonies des Jeux olympiques de 1976… et bien d’autres choses encore.
Avec une si longue carrière derrière lui, difficile de dire si la nostalgie est perceptible dans la musique du jazzman, mais elle l’est certainement quand vient le temps de discuter de ses jeunes années. «À l’époque, on pouvait aller dans un bar et être à dix pieds de Tony Bennett pour quelques dollars. Aujourd’hui, on paie 150 $ pour le voir du troisième balcon de la Place des arts», dit-il, un brin mélancolique. «Aujourd’hui, pour qu’un show fonctionne, il faut avoir de l’éclairage, de la boucane, du tape-à-l’œil, mais au final, il n’y a pas de viande autour de l’os.» En effet, avec lui, le flafla n’existe pas. «Une toune de 3 minutes, ça prend 3 minutes à enregistrer.»
Ce regard vers le passé se ressent aussi dans d’autres aspects de la vie du musicien. Alors que de nombreux compositeurs utilisent aujourd’hui des logiciels spécialisés pour créer leurs œuvres, Vic Vogel s’en tient à la méthode traditionnelle. Ses seuls outils sont le papier, le crayon… et le café, puisqu’il compose habituellement à l’aurore! Toutes les partitions qu’il remet aux musiciens de son big band ont été soigneusement écrites à la main par le maître en personne. Pas de photocopies, pas de partitions informatisées, un point c’est tout! L’ensemble de l’œuvre de Vic Vogel est archivé à l’Université Concordia, et nulle part ailleurs. La même institution lui a d’ailleurs remis un doctorat honorifique en novembre 2010 pour sa «contribution remarquable au rayonnement de la musique, particulièrement le jazz».
Quand Vic Vogel ne compose pas, il improvise. L’album Je joue mon piano, paru en 2007, en est un parfait exemple: 14 pièces entièrement improvisées, jouées sur son bon vieux et fidèle piano Steinway. Pour ce faire, le piano à queue de six pieds a dû être transporté de sa résidence jusqu’à un studio d’enregistrement du centre-ville de Montréal. Petite particularité de son jeu pianistique: Vic Vogel n’utilise jamais les pédales (elles sont d’ailleurs absentes de son piano fétiche). «Je joue du piano comme on conduit une Ferrari, je shift pas de clutch!», a-t-il toujours affirmé. Au-delà de l’anecdote, cette manière de jouer est le signe d’une parfaite maîtrise technique de l’instrument.
Malgré ses méthodes de travail qui pourraient sembler archaïques pour certains, il y a quelque chose d’intemporel dans la musique du jazzman. «Parfois, je donne une partition que j’ai écrite il y a 30 ou 40 ans aux musiciens de mon band. Ils me disent: « Eh Vic! T’as écrit une nouvelle tune? » Moi, j’écris ce que j’écris aujourd’hui, je ne me soucie pas de l’époque ou des modes.» Mais il n’y a pas que sa musique qui est intemporelle. Le personnage, maintenant âgé de 76 ans, dégage la même impression. Son regard, toujours perçant, suffit à deviner que l’idée de tirer sa révérence ne semble même pas lui effleurer l’esprit. «J’ai encore 16 ans! Je me lève plus tôt que les musiciens de mon band et je me couche plus tard qu’eux», s’exclame-t-il, le sourire pendu aux lèvres. Se lever à l’aurore pour composer, c’est peut-être ça la fontaine de Jouvence finalement.


