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s indignés de Wall Street ne sont pas seuls à défendre une cause ces temps-ci, malgré l’importante couverture médiatique dont ils sont l’objet. Le 6 novembre dernier, ce n’est pas à New York, mais bien devant la Maison-Blanche que des milliers de manifestants se sont rassemblés pour dénoncer les risques écologiques de l’oléoduc Keystone XL.
Alexandre Bilodeau-Desbiens
La pétrolière canadienne TransCanada veut acheminer du pétrole de Hardisty (Alberta) jusqu’au Texas, en construisant un pipeline passant par le sud de la Saskatchewan et cinq États américains. Long de plus de 2700 km, l’oléoduc coûterait environ 7 milliards de dollars à construire et consisterait en les prolongements d’un oléoduc déjà existant.
Alison Redford, première ministre de l’Alberta, parle d’«un élément clé de l’infrastructure de [sa] province», qui devrait générer d’importants profits non seulement pour l’Alberta et la Saskatchewan, mais pour tous les États qu’il traversera. Impôts fonciers considérables, création de milliers d’emplois tant au Canada qu’aux États-Unis et une réduction de la dépendance américaine envers le pétrole du Moyen Orient sont les principaux avantages brandis par les défenseurs de Keystone XL.
Parmi ces défenseurs, on retrouve évidemment la pétrolière TransCanada, mais aussi les gouvernements Harper et Redford, ainsi que les populations albertaines et saskatchewannaises qui en bénéficieraient directement. Ces adeptes ont cependant bien de la difficulté à convaincre les États-Unis qu’un pipeline transportant environ un million de barils de pétrole à travers l’Amérique du Nord rime avec sécurité et écologie.
Une opposition non négligeable
En effet, malgré la réputation laxiste des États-Unis en matière de règlementation environnementale, la majorité des opposants au projet se trouve aux États-Unis. Depuis 2008, des groupes environnementalistes, de nombreux citoyens et même quelques célébrités se sont levés à travers le pays pour s’insurger et manifester contre l’oléoduc. Au cœur des inquiétudes: les risques écologiques d’une fuite de la structure.
Ce scénario potentiellement désastreux est d’autant plus craint que le trajet initial faisait passer le pipeline à travers le plus grand parc national des États-Unis, Sandhills au Nebraska. Il devait aussi traverser l’aquifère (formation naturelle semblable à une nappe phréatique) Ogallala, l’une des plus grandes au monde, qui abreuve des millions d’Américains et qui fournit plus de 20 % de l’eau d’irrigation aux États-Unis. L’argument écologique a d’ailleurs pris beaucoup de poids depuis que le gouverneur du Nebraska (républicain) et plusieurs propriétaires fonciers fortunés ont pris position contre le projet.
Pas tout de suite
Le département d’État américain a repoussé la décision finale en demandant à la compagnie albertaine TransCanada de revoir son tracé, option que la pétrolière a acceptée. En prenant le temps d’évaluer un trajet plus sécuritaire et écologique, l’administration américaine prévoit cependant retarder l’adoption (ou le refus) du projet d’une période pouvant aller jusqu’à 18 mois.
Le premier ministre canadien Stephen Harper attribue ce délai au «contexte politique actuel» des États-Unis. Les élections présidentielles ayant lieu dans moins d’un an, Obama est aux prises d’un côté avec une multitude de groupes et de citoyens à conscience écologique et de l’autre, avec un taux de chômage trop élevé.
Un cadre de TransCanada a toutefois annoncé le 16 novembre dernier que l’entreprise pourrait commencer à construire la section sud de l’oléoduc, soit la partie reliant le nord de l’Oklahoma à Houston et Port Arthur, au Texas. Un dépôt considérable de brut en Oklahoma fait présentement baisser le prix du pétrole, ce qui incite l’industrie à faire pression pour l’acheminer vers les raffineries du Sud et redonner de la valeur au baril. Advenant une approbation de la part du département d’État américain, cette région du pipeline moins controversée pourrait être entamée dès 2012.
Transparent, vraiment?
Un problème d’un tout autre ordre a été soulevé par plusieurs élus et groupes écologistes, craignant un possible conflit d’intérêts. La compagnie texane qui a pris en charge l’évaluation environnementale, Cardno Entrix, s’occupe aussi de nettoyages de fuites de pétrole et est un des principaux clients de TransCanada. S’ajoute à cela Paul Elliot, lobbyiste pour la compagnie canadienne, qui travaillait pour l’actuelle secrétaire d’État Hillary Clinton il y a à peine 3.
Malgré tout, un porte-parole de la pétrolière TransCanada s’est dit convaincu que le travail de l’administration américaine prouvera «l’intégrité et la transparence» de l’entreprise.
Harper déçu
Suite à ce délai imposé par le Président américain, le ministre des Finances Jim Flaherty a émis des doutes sur l’avenir du projet et sa concrétisation. Si les gouvernements canadiens et albertains se disent déçus de la décision de Barack Obama de retarder considérablement le projet Keystone XL, Harper a profité de l’occasion pour souligner l’importance des marchés asiatiques en matière d’énergie.
«Cette décision [des États-Unis] nous indique la nécessité d’avoir la capacité de vendre nos produits énergétiques à l’Asie et j’ai déjà discuté de cette situation hier avec le président de la Chine», a déclaré le premier ministre du Canada. Advenant que les États-Unis refusent le projet, d’autres options seront donc envisageables pour écouler le pétrole d’Alberta.
L’exemple d’Obama
S’il est clair que le contexte préélectoral a influencé la décision du Président américain, ne voulant pas se mettre à dos ni les opposants au projet, ni les hommes d’affaires et chômeurs du pays, Obama a tout de même apporté des éléments importants pour expliquer le délai exigé. Il a notamment dit vouloir prendre en compte à la fois des données scientifiques transparentes et l’opinion de la population, pour «s’assurer que tous les aspects soient étudiés».
Si la diminution de la dépendance américaine envers les énergies fossiles d’autres continents est selon lui plus que souhaitable, Barack Obama souligne que le développement de l’économie des États-Unis doit dorénavant se faire sur la base des énergies propres.
Cette prudence remarquable de la part du Président américain, qu’il tienne vraiment à concilier les enjeux économiques et environnementaux du pays ou qu’il ne s’agisse que de calculs électoraux, a des airs de déjà-vu. Mettant un frein à un projet ayant certains risques écologiques assez importants, M. Obama fait passer la sécurité populaire et environnementale un pas devant l’économie. En imposant ce délai, aux allures de moratoire, les États-Unis font ce que le Québec n’a pas osé faire: prendre un pas de recul et, après avoir établi les règles du jeu, avancer en toute sérénité.


