Nous sommes à la toute fin du XVIIIe siècle et de l’action, il y en a. Alors que les Français jouent allégrement de la guillotine, le monde musical est bouleversé par la mort de Mozart. Le classicisme viennois est encore en vogue, mais commence à s’effacer au profit d’idées nouvelles incarnées par des compositeurs un peu moins conformistes, et par le fait même, particulièrement divertissants!
Pierre-Luc Trudel
Ludwig van Beethoven et Franz Schubert sont deux de ces compositeurs ayant joué un rôle majeur dans la transition du classicisme vers le romantisme… même s’ils avaient, vous allez le constater, des personnalités assez opposées.
Sale caractère
Dernier des trois principaux représentants de l’École de Vienne, Ludwig van Beethoven se distingue de Mozart et Haydn par son approche moins conformiste et son attitude plutôt rebelle. En effet, l’Allemand est célèbre pour son caractère bouillant et ses manières quelque peu rustres. Cela lui a d’ailleurs valu son surnom «d’ours». Le Baron de Trémont, chargé un bon jour d’apporter un courrier au compositeur, a pu le constater:
«Accueilli par un homme fort laid et de fort mauvaise humeur, j’entre dans le logement: représentez-vous ce qu’il y a de plus malpropre et de plus en désordre: des flaques d’eau couvrant le plancher; un assez vieux piano à queue sur lequel la poussière le disputait à des morceaux de musique manuscrite et gravée. Dessous (je n’exagère rien), un pot de nuit non vidé. Les sièges, presque tous de paille, étaient couverts d’assiettes avec les restes du souper de la veille et des vêtements: j’étais chez Beethoven… J’avais vu l’ours dans sa cage.» Un beau petit contrat pour Décore ta vie en tout cas.
C’est peut-être ce léger côté sauvage qui a poussé le compositeur à écrire dans ses carnets intimes: «J’aime un arbre mieux qu’un homme». Il faut dire qu’un groupe d’admirateurs constitué de végétaux comporte ses avantages: il ne se plaint pas, n’applaudit pas entre les mouvements et on est assuré qu’il écoutera jusqu’à la fin.
Heureusement pour lui, la flore n’était pas son seul public et les commentaires de toutes sortes n’ont pas manqué pour décrire l’ensemble de son œuvre. Tous n’étaient pas des plus élogieux: «Il est impossible de ne pas reconnaître que la musique de Beethoven est une musique d’ivrogne. Cette œuvre est une honte. Il n’en restera rien», disait Friedrich Wieck, musicologue et professeur. Son homologue Johann Nikolaus Forkel n’était pas plus délicat et considérait que «Beethoven n’a pas donné une seule œuvre qui, dans son ensemble, puisse être considérée comme un chef d’œuvre». Des grands visionnaires quoi.
Certains avaient un peu plus de flair. C’est le cas de Mozart qui, après avoir entendu le jeune Beethoven improviser sur un de ses thèmes, a déclaré: «Faites attention à celui-là, il fera parler de lui dans le monde…» Effectivement, c’est déjà un peu plus ça.
De son côté, le compositeur italien Luigi Cherubini disait: «Cette musique nouvelle me fait éternuer». C’est ce qui arrive aussi quand notre public est constitué d’arbres gorgés de pollen…
D’autres, comme Claude Mauriac, relecteur de maison d’édition, devenaient tout bouleversés par «le balancement, les hésitations, les glissements de la cavatine, puis l’adagio de son Treizième concerto qu’ils ne pouvaient écouter sans pleurer». On ne lui dira pas que Beethoven a composé seulement sept concertos, ça pourrait le perturber profondément.
Mais de toute façon, Beethoven, qui paraît-il n’était pas étouffé par la modestie, n’avait nullement besoin de tous ces éloges pour soigner son estime personnel, il était amplement capable de le faire lui-même. Il disait par exemple de son Quinzième quatuor à cordes que c’était «l’une de ses œuvres les plus dignes de son nom». Rien de moins. Dans le même registre, lorsque son frère a signé une lettre «Johann Beethoven, propriétaire d’un domaine», Beethoven a brutalement répondu: «Ludwig van Beethoven, propriétaire d’un cerveau.» Dans les dents!
Même s’il a été soutenu toute sa vie par de nobles mécènes, Beethoven ne se laissait pas impressionner par la royauté. Voici ce qu’il a dit à ce sujet au prince Lichnowsky: «Altesse, vous êtes devenu ce que vous êtes par hasard et par votre naissance. Je suis ce que je suis par mon propre mérite. Il y a toujours eu et il y aura toujours des princes par milliers. Il n’y a qu’un seul Beethoven.» Ça a le mérite de frapper là où ça fait mal.
Du plomb dans l’aile
Beethoven souffrait de surdité dans la dernière partie de sa vie, ça, tout le monde le sait. Quoi que… un sondage réalisé au Royaume-Uni chez les 18-25 ans a révélé, outre le fait que la majorité des répondants étaient persuadés que Rod Stewart et Frank Sinatra étaient des compositeurs classiques (tout est relatif après tout), que 15 % des jeunes Britanniques croyaient que Beethoven était aveugle… Bon, aveugle, sourd, on n’en fera pas tout un plat non plus!
Quoi qu’il en soit, de récentes études sur les cheveux de l’illustre compositeur ont permis de détecter un taux de plomb cent fois supérieur à la normale, ce qui l’aurait rendu sourd, en plus de probablement le tuer. Forcément, en buvant son vin dans des coupes en plomb et en passant ses fins de semaine dans des bains thermaux avec cuves en plomb, on vit dangereusement. Thérapeutique qu’ils disaient…
Célèbre et décédé
Contrairement à ses prédécesseurs de l’École de Vienne qui n’avaient aucun scrupule à encourager le dépeuplement des régions, Franz Schubert, né en 1979, était un pur Viennois. Petit et rondelet (ses «compagnons» l’avaient d’ailleurs affublé du surnom de «petit champignon» en raison de sa petite taille et de son visage potelé), Schubert était d’une grande timidité, une raison qui explique peut-être pourquoi il n’a été considéré comme un grand compositeur que près d’un siècle après sa mort. Le destin est parfois cruel…
En effet, de son vivant, Schubert était presque inconnu et ses œuvres étaient très rarement jouées en public. Lorsque cela s’est produit, par exemple en 1828 chez la princesse Karoline Kinski, il a poliment refusé ses applaudissements au prétexte «qu’elle n’avait pas à se donner tant de peine, qu’il avait l’habitude de passer inaperçu et même que cela lui était très agréable car, de cette façon, il se sentait moins gêné». On s’imagine tout de même sans mal le petit malaise que cette «explication» a dû occasionner.
En fait, ce que l’on appelle les shubertiades étaient presque les seuls moments où il était possible d’entendre les compositions de Schubert de son vivant. Non, les schubertiades ne sont pas de jolies petites viennoiseries fourrées à la crème pâtissière et à la confiture de framboises (dommage d’ailleurs), mais plutôt des soirées où le compositeur jouait ses créations à son très fermé cercle d’amis, les schubertiens. Les schubertiens sont chez Schubert pour les schubertiades. Quel bel exercice de diction!
On dit souvent que Schubert a composé une grande partie de ses chefs-d’œuvre pendant son adolescence. Il faut dire que c’est un peu difficile de faire autrement lorsque l’on meurt à l’âge de 31 ans…
Cela dit, même plusieurs décennies plus tard, ses œuvres ne font pas l’unanimité. Debussy, par exemple, n’apprécie guère ses lieder, genre musical dont il est considéré comme le maître: «C’est inoffensif, ces lieder… ça sent le fond de tiroir des douces vieilles filles de province… — bouts de rubans fanés… fleurs à jamais desséchées… photographies décidément trépassées… — seulement ça répète le même effet pendant d’interminables couplets.» En même temps, c’est un peu ça le principe du lied…
Le célèbre journaliste sportif français Nelson Monfort considère pour sa part que «la musique de Schubert ne convient pas du tout pour un programme de patinage artistique». Non, ne cherchez pas, ça n’a pas vraiment de lien avec ce qui précède ou ce qui suit.
Panne d’inspiration
Trêve de considérations musico-sportives, Schubert était peut-être de nature timide, mais il était capable de révéler au grand jour son caractère bouillant lorsqu’il le jugeait nécessaire, comme en témoigne la petite histoire qui suit:
Un soir de 1827, alors que le compositeur se trouve dans une taverne, quatre musiciens narquois insistent pour qu’il leur compose illico quelque morceau, au motif qu’ils étaient tout aussi artistes que lui. Piqué au vif, Schubert s’emporte: «Artistes! Artistes? Vous êtes des ménétriers! Parce que l’un mordille l’embouchure d’un bout de bois et que l’autre se gonfle les joues sur mon cor de chasse! Vous appelez ça de l’art! Vous n’êtes tous que des souffleurs et des racleurs! Je suis un artiste, moi! Je suis Schubert, Franz Schubert, que tout le monde connaît et dont le nom est cité par tous! Je suis Schubert! Franz Schubert! Sachez-le! Et quand le mot art est prononcé, c’est de moi qu’il est question, non de vous, vers de terre et insectes, qui demandez des soli que je n’écrirai jamais!» Bonne soirée, messieurs les «mordilleurs de bout de bois»!
Schubert a aussi développé une expertise toute singulière dans le domaine de l’inachevé. À un tel point que sa composition la plus célèbre est sans aucun doute sa Huitième symphonie, dite Symphonie inachevée, parce qu’effectivement, elle est inachevée. Et c’est sans parler des cinq sonates, des quatre ou cinq autres symphonies, des trois quatuors à cordes, des deux trios, de l’octuor à vent ou encore de l’oratorio, tous inachevés. Belle performance tout de même!
On pourrait presque dire que la vie de Schubert en elle-même était inachevée puisqu’il est mort à 31 ans. Le 20 novembre 1828, le lendemain de son décès, à Vienne, alors que ses amis suggèrent de donner un requiem pour honorer sa mémoire, s’élève la protestation d’un certain Tietze: «Un requiem devrait être utilisé uniquement pour un grand et véritable compositeur!» Sympa… N’en déplaise à monsieur Je-sais-reconnaître-les-grands-compositeurs, un requiem sera tout de même joué lors des funérailles. On ne sait trop lequel, mais probablement pas celui du défunt, étant donné qu’il ne l’avait jamais achevé!


