Dans les semaines précédant le temps des Fêtes, la connotation religieuse de Noël a suscité de nombreux débats au Québec. Si tout a commencé avec la simple décision de Services Canada de ne pas décorer ses bureaux pour la période des fêtes, certaines mesures dans nos écoles sont venues jeter de l’huile sur le feu, rouvrant une blessure à peine désinfectée.
Alexandre Bilodeau-Desbiens
En effet, qui ne se souvient pas de la saga des accommodements raisonnables qui a donné naissance à la commission Bouchard-Taylor? La laïcité unique du Québec est, depuis le réveil social de la Révolution tranquille, un de ses éléments de fierté et d’identité nationale les plus forts. Mais les Québécois semblent avoir atteint un point critique. À quelques semaines de la nouvelle année, les commentaires désobligeants envers d’autres religions et cultures fusaient de toutes parts. «Si le monde chiale parce qu’on décore, alors on devrait chialer parce qu’eux ont des voiles au visage», lisais-je avec stupéfaction.
Le débat est important. S’il fait avancer les idées, il permet aussi d’écarter celles qui relèvent des préjugés, de la désinformation, de la peur. Pour y participer, l’ouverture d’esprit et la bonne volonté sont de mise.
Une décision douteuse
Durant ces quelques semaines d’avant-Noël, plusieurs personnes se sont insurgées contre les bureaux québécois de Services Canada, qui ont décidé de ne pas décorer leur établissement pour le temps des Fêtes. Jusqu’ici, je suis entièrement d’accord. La décision est en effet surprenante et injustifiée, comme le prouva son annulation dans les jours suivants. Là où ça se gâte, c’est quand on croit que les immigrants en ont fait la demande, ou qu’ils en sont satisfaits. Car pour rappeler les faits, il s’agissait d’une initiative des responsables gouvernementaux et non d’une requête d’une religion quelconque.
Pourquoi alors lit-on un peu partout des remarques comme celle citée ci-haut? Des invectives attaquant Arabes, Sikhs, Sunnites, Chiites et Wahhabites comme s’il s’agissait d’une seule communauté. Ce ras-le-bol collectif, nourri par l’ignorance des différentes cultures et confessions, a d’inquiétants relents d’intolérance qu’il faudra ventiler au plus vite.
L’intolérance
Deux problèmes prennent forme. Premièrement, de façon plus frappante: l’intolérance. Le danger qui nous guette en accusant à tort et à travers les autres cultures qui parsèment le Québec est une stigmatisation des non-occidentaux et un réflexe péjoratif à l’égard de leurs intentions. En d’autres mots, avoir la gâchette facile envers les immigrants renforce des stéréotypes aberrants, premier pas vers toutes ces opinions radicales ou racistes que l’on s’empresse pourtant de désapprouver lorsqu’elles sont défendues par des étrangers.
Un exemple des risques inhérents à un laisser-aller de la tolérance populaire est le cas récent d’Anders Behring Breivik. Si la tragédie d’Oslo (qui a coûté la vie à 77 Norvégiens) semble un peu extrême pour illustrer la situation, elle n’en est que plus pertinente. Car le «Tueur d’Oslo» n’est pas un fondamentaliste chrétien, ni un inébranlable défenseur de la droite conservatrice. Il se définit plutôt comme un farouche opposant à l’effacement de la culture occidentale devant la mondialisation culturelle. Pour lui, les cultures immigrantes (musulmanes, asiatiques, etc.) sont des menaces directes à la survie de l’Occident et de ses valeurs.
Comment en arriver à un point aussi critique? La réponse, que l’on parle de monsieur-madame Tout-le-monde ou de Breivik, est souvent la même: une part d’ignorance et un effet de groupe. Celui-ci est d’autant plus facile avec la panoplie de forums web et de réseaux sociaux cautionnant les opinions de tous les horizons. Si l’on se limite à une connaissance partielle des faits, à un cercle fermé d’opinions extérieures, le risque est énorme.
Dans le cas du Norvégien, son intolérance et son incompréhension des autres cultures ont pu lui faire commettre d’aussi monstrueux actes parce qu’elles l’ont mené à la haine. Intimement liée à la peur et purement subjective, la haine a un effet rassembleur pour beaucoup de gens. Ce qui s’est produit avant le temps des Fêtes est donc inquiétant non pas seulement parce que plusieurs opinions proclamées étaient teintées d’une mauvaise connaissance des faits et des communautés, mais surtout par le risque de voir le phénomène Breivik se répandre.
En effet, sans que l’on assiste à de nouveaux massacres, l’idée que la religion chrétienne est préférable aux autres ou que la culture occidentale doit être défendue contre les cultures étrangères peut s’étendre subtilement et créer une réelle haine collective. La sensibilisation et l’information seront aussi indispensables qu’une clé de voûte si l’on veut éviter un affaissement de la tolérance culturelle de la part des Québécois «pure laine».
L’identité
Le deuxième problème qui mérite notre attention avec cette période de questionnements sociaux envers les immigrants touche la nébuleuse et sempiternelle identité québécoise. Sans tenter d’en énumérer toutes les composantes, soulignons simplement son attachement à l’égalité citoyenne et à la séparation entre gouvernement et foi religieuse, dont le rôle est tranquillement devenu culturel. Or, si les crucifix et les comptines de Noël sont des éléments de l’histoire et de la culture du Québec, il est évident que les autres religions, plus récemment installées en sol québécois, ne sont pas habituées à cette conception. Elles sont vues, et défendues par leurs membres, comme le catholicisme d’il y a cinquante ans.
Plutôt que de leur reprocher de s’imposer, l’État devrait prendre le taureau par les cornes et affirmer son identité. Pas nécessairement en réaction aux cultures extérieures ou arrivantes, en empêchant toute particularité culturelle comme en France où la laïcité commence à se fissurer. Pas non plus comme en Grande-Bretagne ou dans le reste du Canada, où la liberté de religion supplante souvent l’identité nationale et les droits collectifs et humains. Le Québec, qui est un exemple de cohabitation religieuse unique au monde, peut très certainement trouver un juste milieu entre son passé catholique et son présent interculturel.
J’ose croire que s’il s’examine de l’intérieur, avec un historique déterminant et un peuple des plus colorés, il trouvera un moyen d’harmoniser foi personnelle et identité collective. Valeurs religieuses et valeurs sociales. Mais pour y arriver, chaque Québécois devra commencer par accepter la beauté plurielle de sa nation, affirmer fièrement son identité et, par-dessus tout, aimer son prochain comme soi-même (Luc 10:27).



