Le verdict est tombé. Le juge a martelé son bureau trois fois et a prononcé avec une voix grave et autoritaire (j’imagine): Coupable! Coupable! Coupable! Le fils a craqué, la mère a fait l’homme et le père a traité son fils de femme. La prison à vie pour les trois Shafia. Du moins, on ne devrait pas les revoir avant 25 ans.
Benoit Daoust
Les médias sont unanimes: ils ont eu ce qu’ils méritaient. Au Canada, on ne tue pas sa famille comme ça. On ne la lance pas dans l’eau pour protéger son honneur. Un honneur qui, soit dit en passant, a été brisé parce que les filles ne voulaient pas vivre dans l’oppression d’un régime idéologique rétrograde et sexiste. Oui, vous avez lu. Oh, mais il ne faut pas dire ça, on pourrait choquer des gens.
Je ne m’inquiète pas trop, j’ai le juge Maranger de mon côté. Il aurait dit au moment de prononcer la sentence: «Le motif apparent derrière ces meurtres honteux commis de sang-froid, c’est que ces quatre innocentes victimes ont offensé votre notion d’honneur, une notion fondée sur la domination et le contrôle des femmes. Cette notion malade de l’honneur n’a pas de place dans aucune société civilisée».
J’accroche seulement sur les deux derniers mots: société civilisée. Un concept qui selon moi est plutôt mal défini. Qu’est-ce qu’une société civilisée? Je trouve difficile d’imposer d’étendre notre réalité propre au contexte social occidental à la planète tout entière. Seriez-vous prêt à jurer que nous détenons l’unique vérité de ce à quoi devrait ressembler un monde civilisé?
Je ne voudrais pas que vous pensiez que je pense que tuer sa famille peut être acceptable selon le contexte. Loin de moi cette idée. Tuer des gens reste un geste barbare, mais de là à dire qu’une société civilisée ne tue pas ses semblables… La peine de mort était en vigueur ici il n’y a pas si longtemps. Nous, civilisés?… Oui, mais toute civilisation est civilisée… Les Romains l’étaient, les Perses, etc. Mais les Afghans, non? Je pose simplement la question. Mais je m’écarte, là n’est pas le sujet de cet édito.
Bien que j’approuve leur châtiment, j’aurais aimé que le procès finisse autrement. Comme une fin surprise. J’imaginais un témoin inconnu de provenance et de profession venir les innocenter. Comme dans les films! J’aurais aimé les savoir innocents. Penser que tout ça n’était qu’un horrible accident… J’aurais aimé ne pas avoir à penser à la brutalité du geste: qu’un père, qu’une mère et qu’un frère aient pu tuer quatre filles de leur famille est troublant. Bref, j’aurais aimé que tout finisse bien.
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au film Le miracle de la 34e rue. Oui, ce film où le père Noël passe en court parce qu’il est accusé de ne pas être lui. Le rapport? Premièrement, c’était Noël, et deuxièmement, la fin du film. Le moment où l’avocat de monsieur Noël trouve l’argument béton qui innocente son client. Enfin, j’aurais aimé quelque chose comme ça… Je suis trop naïf parfois.
Pleins de préjugés
J’avais peur de l’entendre. Cette phrase qui aurait pu relancer le débat sur l’égalité entre les races/peuples/religions/couleurs de chandail au Québec. «C’est parce qu’ils sont arabes qu’ils ont été condamnés. Les preuves étaient insuffisantes pour les condamner, c’est à cause qu’ils sont Afghan et bla-bla-bla et bla-bla-bla…» Bien que certains membres de la communauté afghane aient rouspété, ce n’est pas l’opinion de tous: «La communauté est déchirée. C’est très difficile pour la communauté afghane de savoir s’ils sont vraiment coupables. Peut-être sont-ils coupables, mais de meurtre prémédité? On ne le sait pas», a indiqué dimanche après-midi Rashid Rahmani, président de l’Association culturelle des Afghans du Québec.
Même s’il a reconnu que le crime d’honneur existe en Afghanistan, M. Rahmani a insisté sur le fait que cette pratique n’est pas utilisée par la majorité. Cet intelligent monsieur (du moins, il semble intelligent) a ensuite ajouté: «J’habite au Québec depuis longtemps et je suis habitué à la culture québécoise. Je pense qu’une personne qui tue des innocents doit être mise en prison pour la vie».
Pas fou tout ça quand on y pense. Peut-être que, sans le vouloir, il est en train de nous sauver d’un débat idéologique surdébattu dont tous les arguments ont été épuisés. Bref, je ne l’ai pas entendue cette fameuse phrase, du moins pas comme il ne fallait pas l’entendre. Bravo tous! Serions-nous en train de devenir «civilisés»? (Je pose seulement la question).


