Edito - culture« Oublie ça, la culture, donne-moi quelque chose qui fait dur », nous chantait Serge Fiori dans sa chanson Le monde est virtuel, tirée de son dernier opus couronné de succès critique et populaire en 2014.

Par Julien Beaulieu

La tendance que constatait Serge Fiori risque fort de s’amplifier durant la prochaine année. À la flotte, les questionnements. Il faut s’amuser et être impressionné tout de suite. « Sans attendre » (Céline Dion, 2012). De toute façon, on n’aurait pas le temps. Le Québécois moyen a un horaire chargé : il passe une trentaine d’heures devant la télévision par semaine. Comment pourrait-il en plus s’imposer des œuvres lourdes qui viendraient embarrasser son cerveau de remises en question déplaisantes? Ars longa, vita brevis : l’art est long, la vie est brève. Alors que l’épisode de Keeping up with the Kardashians ne dure que 30 minutes, mieux vaut opter pour la facilité.

« Parce que je le vaux bien » (L’Oréal Paris)

« On ne peut s’empêcher de constater le déplacement de l’espace commun qu’étaient la culture et les arts vers un nouvel espace qui redéfinit artificiellement le bonheur à travers la consommation, le divertissement et la disparition de tout questionnement complexe » (Le glissement des vertus, Étienne Savignac). Si le monde est maintenant virtuel, il a aussi un prix et s’achète par carte de crédit. Tout comme les rêves et les désirs, chacun leur tour ils sont casés dans une publicité ciblée bien visible. Et dès qu’on a un peu d’argent – ou même pas du tout – (il suffira d’emprunter), quoi de plus facile que de tout acheter pour combler nos besoins?

Faire un achat prend quelques secondes. C’est un geste simple. Même les jeunes enfants en sont capables. Pas besoin de réfléchir : on parle même parfois de « pulsion d’achat ». L’instinct parle pour l’être humain qui s’exécute sans trop savoir pourquoi. Un comportement, somme toute, à l’opposé de l’expérience culturelle. Celle-ci générera surement émotions et réactions spontanées, mais fera travailler l’esprit. Ça, ce n’est pas facile. Ça, c’est difficile d’accès.

Les chicanes de clocher d’un monde sans églises

On l’a entendu des dizaines de fois : le Québec n’aime pas ceux qui réfléchissent trop. Marc Cassivi le proclamait haut et fort il y a quelques années : « Le Québec est une société anti-intellectuelle. » (La Presse, 7 juillet 2011). Cassivi citait l’auteur Wajdi Mouawad : « Toutes ces idées qui semblent dire que réfléchir et faire état par des mots de sa réflexion est une chose qui appartient aux prétentieux, aux Français, à ceux qui se prennent pour d’autres, c’est enculer les mouches, etc., etc. » Laissons les mouches aux artistes, aux rêveurs et aux autres écrivains joueurs de piano, comme dirait Duplessis. Le pelletage de nuages est une expression bien québécoise. Peut-être est-ce un vieux réflexe, le même qui expliquerait notre relation ambiguë avec le succès et l’argent. Pour Savignac (cité plus haut), cette attitude serait directement causée par la consommation vorace de « divertissements télévisés qui évitent avec précaution le difficile, l’inquiétant ou le profond, qui évacuent la souffrance, la mort, ou toute autre confrontation réaliste ». Consommons jusqu’à ce que l’on se consume.

Le règne de la beauté (Denys Arcand, 2014)

Soyons beaux. Soyons fiers. Et revenons de cette expérience comme des êtres nouveaux, transformés… par les filtres colorés d’Instagram. Laissons toute la place à l’esthétique. Le contenant, s’il-vous-plait. Car nous sommes épuisés. Pas de temps. Pas de place. Laissez-nous nous arrêter quelque temps. Laissez-nous nous admirer dans nos écrans, ces miroirs qui font de la lumière. Ça ne peut pas nous faire de mal de nous reposer la tête.

Voyons! Lorsqu’on sommeille trop longtemps, on passe le reste de la journée les yeux dans la graisse et la tête étourdie. Ce n’est pas étonnant de se voir alors si désorienté : « Un peu de lucidité : lorsqu’on a envie de quelque chose, on trouve le temps. […] À force d’associer le mot liberté à un VUS ou à une machine à laver, à force d’associer la notion d’amour et de chaleur humaine à une marque de bière ou de plat surgelé, nous avons fini, et ce n’est pas étonnant, par avoir un rapport trouble à ces notions et à nous en méfier.» (Catherine Dorion, « Créer c’est résister. Résister c’est créer »)

À force de se faire dire ce que l’on aime et ce dont on a besoin, on finit par oublier qui on est. C’est alors une vision extérieure qui se superpose à ce que l’on perçoit être notre identité. Difficile, dans ces conditions, de s’exprimer culturellement. Car la culture, n’est-ce pas d’exposer qui nous sommes?

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