Blackstar de David Bowie : une bouleversante messe funèbre

Par Edouard Guay

Après un retour surprise avec The Next Day en 2013, le phénix David Bowie, qui semble toujours renaître au moment où l’on n’attend plus rien de lui, récidive avec Blackstar, un surprenant testament audio qui mélange rock et free-jazz et qui nous rappelle les belles années expérimentales de Low ou de Station to Station. Exit donc le son glam rock qu’il avait ressorti précédemment : l’interprète veut cette fois-ci se confier à nous pour une dernière fois et exprimer toute sa complexité et sa vulnérabilité avec ce disque qui se promène toujours entre l’ombre et la lumière. Qui d’autre que le Thin White Duke peut mettre en scène sa propre mort de la sorte et la transformer en un amalgame aussi puissant de joies, de peines, de confusions et de colères? L’album passant de moments plus introspectifs et acoustiques à des moments plus apocalyptiques, empreint de furieux riffs de guitare et de montées de cuivres, l’artiste caméléon nous propose, à 69 ans, et deux jours avant le décès qu’il anticipait, l’un de ses meilleurs disques en carrière.

« I don’t know where I’m going, but I promise it won’t be boring. »

« The stars look very different today. »

Dès les premières notes de la pièce titre, on est plongés dans une ambiance lugubre et hypnotique, avec une sonorité électronique qui nous rappelle un peu le travail de Thom Yorke en solo. Puis, des arrangements jazz langoureux et feutrés ajoutent un côté lumineux et introspectif à des paroles souvent très dures, où l’artiste se compare à une chandelle solitaire. Le tout se conclut sous les sons d’un orgue majestueux : « I’m a Blackstar », chante un Bowie venu d’ailleurs, songeant à ce qui l’attend au détour.

Plus tard, il exprime sa renaissance en tant qu’humain et artiste dans Lazarus, la meilleure pièce de l’album, se donnant les traits d’un personnage biblique ressuscité par Jésus, évoquant la maladie qui le ronge et ses blessures internes avec une impressionnante sérénité : Look up here, I’m in heaven, chante doucement Bowie. On se croirait effectivement dans l’au-delà avec lui, dans une douce illusion, sans trop savoir s’il faut être rassurés ou inquiets. Il nous partage ici sa mort latente puis sa résurrection et son retour à la liberté créative. Ainsi l’artiste intemporel ne voit pas son départ comme une finalité, mais bien comme un renouveau. Il semble avoir fait beaucoup de chemin pour arriver à un tel niveau d’introspection, pour rester aussi fort et authentique.

Sue (Or In a Season of Crime) est une pièce beaucoup plus rock et rapide dans laquelle le chanteur nous exprime le désespoir amoureux et règle des comptes avec certaines périodes plus difficiles de sa vie : « Goodbye! », hurle Bowie, lointain, désemparé. Surprenant mélange de rock, de jazz, de new-wave et empruntant même, avec la batterie sur l’excellente Girl Loves Me, une sonorité issue du trip-hop de Bristol, Blackstar nous dévoile un David Bowie très polyvalent, au sommet de son art, qui a tenu à gâter ses fans jusqu’à la toute fin, ne manquant pas, comme toujours, de truffer ses compositions de références artistiques, notamment à Clockwork Orange.

L’album se conclut tout en douceur et en subtilité, avec Dollar Days et I Can’t Give Everything Away, nous présentant un Bowie songeur, perdu dans ses pensées, songeant à l’héritage qu’il nous laisse et se disant qu’il sera toujours vivant d’une manière ou d’une autre. On ne peut qu’applaudir cette extraordinaire résilience. En cette ère spotify de singles et d’instantanéité, où il est plus facile que jamais de sauter d’une pièce à l’autre, Bowie et ses musiciens nous proposent un tout cohérent et uniforme, chaque morceau ayant une signification dans l’évolution de l’œuvre, de la solitude à l’allégresse, de l’errance à l’épanouissement, de la vie à la mort. C’est indéniable : Bowie, même mourant, réussit à surprendre, et il le fait de manière tellement authentique, imagée et concise en nous dévoilant, une dernière fois, d’autres facettes de son énigmatique personnalité, remplie d’une étonnante complexité qui nous amène à réfléchir sur nos propres ambiguïtés.


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