À tous ceux qui ne me lisent pas : le récit d'un poète déchu

Par Esther Cléry

Le long métrage réalisé par Yan Giroux et coécrit avec Guillaume Corbeil est un drame biographique dans lequel on découvre Yves Boisvert, interprété par Martin Dubreuil. A tous ceux qui ne me lisent pas tente de rendre hommage à Yves, poète et dramaturge québécois ayant vécu à Sherbrooke.

L’histoire

Yves Boisvert apparaît comme un modèle d’intégrité artistique. En effet, il refuse de prostituer son art au profit de la richesse ou de la célébrité. C’est dans ce mode de vie bohème engagé qu’il se retrouve sans domicile et sans revenu. Il rencontre alors Dyane (interprétée par Céline Bonnier), qui va subvenir à ses besoins, l’héberger et même l’aider à publier son recueil de poèmes. Elle est pour lui une bouée de secours dans la vie quotidienne et dans ses impératifs. Mais Yves, alcoolique, provocateur et franc, ne s’entend pas avec Marc, jeune adolescent et fils de Dyane, interprété par Henri Picard.

Les personnages

Yves est un artiste qui ne vit que pour la poésie. Son personnage, dans le film, n’apparaît pas comme quelqu’un de sympathique ou même drôle : en effet, il se montre plutôt insistant auprès des femmes qui lui refusent un baiser ou autre. Il n’a pas peur de dire ce qu’il pense, même si cela peut être gratuitement méchant. Alcoolique, infidèle et plutôt égocentrique, il semble néanmoins avant tout malheureux de ne pas trouver sa place dans le monde de l’édition.

Dyane, de son côté, est une mère célibataire indépendante. Elle apparaît dans le long métrage comme un soutien pour Yves. Ainsi, elle l’aide à publier son œuvre et lui apporte la sécurité financière, de l’amour et de l’affection. Malheureusement, son rôle ne se limite qu’à celui de « la femme d’Yves », puisqu’elle n’apparaît presque jamais sans lui, et n’agit que pour lui.

Marc est le jeune fils de Dyane, qui se passionne petit à petit pour l’art visuel. Il ne parle que très peu et n’aime pas le comportement cavalier d’Yves, sans pour autant le manifester verbalement. Il réalise avec son téléphone portable des courtes vidéos et s’essaye au cinéma expérimental. On retrouve, au travers le personnage de Marc, les goûts visuels du réalisateur, Yan Giroux.  

L’aspect visuel

Fortement influencé par le cinéma expérimental, on retrouve plusieurs formes esthétiques originales : des plans renversés, décalés, ralentis ou accélérés ; le film comporte une identité visuelle qualitative. Ponctué par de nombreuses interventions musicales, le style lyrique d’opéra se confronte à du rock, voire du métal. On découvre également de la musique expérimentale, entre le slam et le théâtre. À tous ceux qui ne me lisent pas apparaît comme une poésie visuelle, plus qu’une histoire à proprement parler : les personnages, tout comme l’histoire, n’évoluent pas ou très peu. Cependant, certaines scènes sont avant tout contemplatives et agréables.

Yves Boisvert, l’archétype de l’artiste maudit

Le long métrage nous confronte à une idée bien répandue : l’artiste incompris, qui ne gagne pas sa vie et ne peut se consacrer à son art en raison des conventions sociales actuelles. Il se doit de travailler, même si cela lui est inconfortable. Yves refuse ce mode de vie et préfère « plutôt mourir ». Lors d’un repas entre amis, il se retrouve en conflit avec une artiste peintre qui a abandonné ses rêves picturaux pour se consacrer à sa vie de famille et notamment à son enfant. Là réside la particularité d’Yves Boisvert qui a touché en plein cœur Yan Giroux : l’intégrité artistique. Fonder une famille, se ranger dans la société ou effectuer un travail seulement pour son salaire n’est qu’une « porte de sortie » peu enviable pour le poète. L’art, comme tout autre travail créatif, doit être une vocation. C’est la création « qui nous libère du feu intérieur qui nous brûle », selon Yves.

À tous ceux qui ne me lisent pas, invite donc les spectateurs à se questionner sur la place de l’art dans notre société, et plus précisément celle de la poésie. Au travers d’un hommage glaçant de ce que peut être la vie d’artiste, il nous dépeint la vie mouvementée qu’a pu avoir Yves Boisvert, mais aussi son talent de poète et la beauté de ses œuvres.


Crédit Photo @ Séville

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