Agriculture intensive et perte de cultures humaines : Le cas des Mbya Guarani au Paraguay

Par Nora Hallopé, Nassila Boukaria

Pour beaucoup d’entre nous, habitants de l’Amérique de Nord et de l’Europe, le Paraguay est un état méconnu, à l’image de son statut de pays oublié. On le confond souvent avec l’Uruguay, on le situe très mal sur une carte, et même si on sait que c’est un pays d’Amérique latine, au-delà de ça, lorsqu’on n’a jamais eu l’occasion d’y créer un lien particulier, le Paraguay nous parait plutôt… très loin.

C’est là-bas que nous sommes parties faire un stage dans le cadre de notre maîtrise en Écologie internationale. Nous avons d’abord découvert Asunción qui ressemble davantage à un énorme village plutôt qu’une capitale surpeuplée. C’est dans la capitale que se trouve l’ONG qui nous a accueillis, Alter Vida, dont la mission générale est de développer et promouvoir des systèmes de gestion socioécologiques. Notre projet à nous était de caractériser la chasse et la pêche, deux des activités de subsistance d’une communauté Mbya Guarani, le groupe indigène ou autochtone le plus nombreux de l'ouest du Paraguay. C’est exactement là-bas que nous avons découvert une problématique beaucoup plus large. Passionnante, mais terrifiante. Il nous paraissait important de vous la partager, pour les défis et questionnements qu’elle soulève, pour la réalité qu’elle révèle.

Géographiquement situé au centre de l’Amérique du Sud, le Paraguay n’a pas d’accès à la mer, coincé entre le sud de la Bolivie, du Brésil et le nord de l’Argentine. C’est un pays qui, comme tout le continent américain, a été colonisé par les Européens, à partir du XVIe siècle. Quatre siècles d’histoire et plusieurs vagues d’immigration plus tard s’est construit un pays aujourd’hui rempli d’une diversité culturelle impressionnante. Cependant, ce pays multiculturel est aussi caractérisé par de grandes inégalités sociales. Des groupes les plus vulnérables, on retrouve les populations indigènes, soit 2% de la population actuelle, appartenant aux groupes les plus marginalisés et discriminés.

Durant la colonisation, les Européens se sont d’abord installés dans la zone centrale du pays, proche du fleuve, et ont fondé la capitale, Asunción, dans la zone orientale où vivait la plus grande partie des groupes Guarani. Certains ont été assimilés et intégrés de manière forcée à la nouvelle société, et d’autres se sont enfuis, plus à l’est, un peu plus loin dans la forêt Atlantique, la deuxième forêt la plus importante d’Amérique du Sud après la forêt Amazonienne. Jusqu’au début du 20e siècle, la forêt Atlantique a constitué un refuge relativement tranquille, protégeant du contact avec la société blanche. Puis, des entreprises nationales et multinationales ont commencé à convoiter les terres de l’est, beaucoup plus accessibles qu’à l’ouest. On a d’abord vu arriver des compagnies de production de yerba maté, puis ensuite, il y a environ 50 ans, de soja.

Avec la coopération du gouvernement de l’époque qui a pris soin de vendre les terres considérées « vides » à des prix faibles et abordables, des entreprises principalement étrangères se sont emparées des terres paraguayennes, pour y implanter des monocultures de soja, de maïs et de blé. Ainsi est apparue l’agriculture intensive, issue de la révolution verte, emmenant avec elle ses lots infinis de pesticides et de cultures intensives et monospécifiques, au détriment de la forêt Atlantique, des populations indigènes et paysannes. Aujourd’hui, dans la partie orientale du Paraguay, environ 95% de la forêt Atlantique a disparu. Le soja produit, entre autres, est redistribué à l’international, créant un marché parallèle au marché national dont les populations ne bénéficient pas ou très peu.

Les populations indigènes, elles, qui vivaient principalement dans la forêt, ont été poussées, écartées, mises de côté, enfermées dans des communautés. Certains ont migré vers la ville, d’autres ont réussi à obtenir des titres de propriété pour protéger l’accès à un territoire nettement plus petit que celui d’origine. D’autres n’ont toujours pas cette sécurité.

De notre côté, nous avons eu la chance et le privilège de partager le quotidien d’une communauté Mbya pendant plusieurs mois. Ypetí Nara’i est un groupe de 53 familles, appartenant à une association de plusieurs communautés, luttant pour tenter de préserver leur système socioculturel, essentiellement issu d’une interaction directe avec l’environnement.

La ka'aguy ningo ha'e ore rembi'u ha pohã renda 

La forêt est notre pharmacie, notre supermarché.

De la forêt, les Mbya récoltent les plantes médicinales, le miel et les fruits, les animaux qu’ils chassent pour les protéines et qu’ils complètent avec le poisson issu de la pêche. Les Mbya sont agriculteurs depuis longtemps, et avec la chacra, la polyculture familiale qui fournit le manioc, le maïs et d’autres produits, la terre, la forêt et les rivières fournissent l’alimentation de la communauté tout au long de l’année.

Seulement, avec la destruction de la forêt, la pollution des sols et des cours d’eau causée par l’utilisation de pesticides par les grands propriétaires terriens alentours, c’est la chasse et la pêche de subsistance, contribuant directement à la sécurité alimentaire et à l’identité culturelle des Mbya, qui est menacée.

Malheureusement, l’histoire des Mbya est une histoire qui se répète. Une histoire qui se répète beaucoup trop, en Amérique comme dans le monde entier, où certaines cultures, dominantes de par leur pouvoir d’action et d’influence, menacent l’intégrité de groupes plus petits en nombre, ceux dont la voix est bafouée et oubliée. Des modèles dominants qui menacent également l’intégrité des milieux naturels dans lesquels nous vivons, qui fournissent pourtant tous les services écosystémiques nous permettant de vivre. L’heure de la globalisation et de la mondialisation.

Une histoire qui se répète, que nous pouvons graver dans nos mémoires, nous rappeler. Pour nous pousser à nous questionner. Nous questionner sur notre place, comme individu, comme culture, comme femme ou homme, de toute nationalité, sur l’impact de nos comportements culturels et quotidiens. Parfois et souvent sans conscience, nous contribuons à une chaine, dont l’effet boule de neige commence dans nos choix de consommations ou de pensées. S’informer, se questionner, nourrir notre conscience, partager, et croire ensemble que chaque petite action permet de modifier la toile d’araignée mondiale vers un système un peu plus juste et équitable. Se rappeler que la terre, les forêts, les océans sont avant tout nos pharmacies et nos marchés naturels. La diversité culturelle, une source d’inspiration pour marcher ensemble vers l’avant.

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