Aimer au conditionnel présent : amour et santé mentale

Par Sofie Lafrance

C’est en lisant les quelques lignes d’une lettre anonyme m’étant adressée et intitulée « Le Droit à l’Amour » que j’ai pris conscience de la problématique de conjugaison entre vie sentimentale et troubles de santé mentale. Qui que tu sois, saches que ton message a trouvé écho et que sa pertinence vaut bien une attention particulière.

Une situation délicate que plusieurs tentent désespérément de dissimuler, par honte, par peur ou par déni. Ressentir les premiers symptômes de troubles de santé mentale dès l’adolescence ou le début de la vie adulte n’est pas un phénomène hors du commun. Les troubles de santé mentale, qu’ils soient légers ou lourds, sont si nombreux qu’il est difficile, voire impossible, de les classer dans des boîtes prédéfinies. De la même manière que les personnes qui en souffrent usent de résiliences personnalisées pour s’y adapter au quotidien, il n’y a pas solution miracle, il y a seulement des solutions propres à chacun.

Cette lettre anonyme, j’aurais profondément aimé la publier sur ce papier, mais considérant qu’il s’agit d’un journal pour et par les étudiantes et les étudiants, cela était impossible. Je prends toutefois la liberté de vous en citer quelques passages pour une meilleure compréhension de la détresse de ceux qui souffrent, au présent comme au passé, mais qui sont prêts à s’investir en amour. « Est-ce que je peux débuter une conversation avec une fille par une explication? “Salut… Écoute, je suis (Statut Honteux) parce qu’au début de ma vingtaine, des symptômes écrasants ont commencé à se faire sentir dans mon ventre. J’ai vécu 10 ans d’enfer sur 15.’’ »

Parce que souvent, la mise sur pause de la vie scolaire ou professionnelle pour cause de trouble de santé mentale entraîne la perte du « statut » d’emploi et le virage vers le chômage ou l’aide sociale. Cette situation peut s’avérer laborieuse à assumer pour plusieurs personnes. Un malaise est donc ressenti lorsqu’elles sont confrontées à s’introduire à d’autres, qui s’identifie par leur statut professionnel. « Je suis comptable et toi? »

« La vérité!? Tu veux que je te dise la Vérité!? D’accord : oui je suis sur l’aide sociale. Oui ça fait plusieurs années. Non je ne fourre pas la société. Oui j’ai eu un problème de santé mentale. Avouer!? Tu veux que j’avoue!? D’accord : oui j’ai souvent refusé d’aller travailler. Oui j’ai eu honte et je ne suis pas aimé. Non, je ne vais pas tout de suite me trouver un emploi. Non je n’pense pas être un poids. »

En survolant ces paroles, j’en viens à constater que bien que les troubles de santé mentale soient mis en lumière, ils demeurent tabous. Dès que nous apprenons qu’une personne de notre entourage en souffre ou en a déjà souffert, nous posons un regard différent sur elle, inconsciemment. Cela n’est-il pas insensé? Considérant que des épisodes plus sombres ponctuent la vie de tous et toutes? Et allons savoir comment trouver l’amour dans ce genre de situation peut être un obstacle.

« Dans un groupe de défense de droits, j’y ai vu la Charte des droits et libertés de la personne au Québec. J’y ai lu que j’avais droit au respect. Que j’avais droit à un revenu décent peu importe ma condition. Que chaque être humain avait droit à la dignité. Alors, je me suis dis (sic) que si je pouvais avoir droit au respect et à la sécurité, peut-être que je pourrais avoir droit à l’amour… »

Bien sûr, ce n’est pas la réalité de toutes les personnes qui ont des troubles de santé mentale, le soutien de l’entourage étant primordial pour une rémission saine. Mais pour certains, « quand il s’agit de l’amour de Cupidon, c’est autre chose ».

Pour agrémenter cet article qui me tient à cœur, je suis allée à la rencontre d’une personne chère pour connaître l’envers de la médaille. Anne (nom fictif) partage sa vie depuis neuf années avec une personne qui souffre de troubles dépressifs. « Au début, j’ai été surprise. À première vue, il semble être une personne sociable et toujours de bonne humeur. » Pourtant, Anne n’a jamais songé à abandonner cette relation, même si ce n’est pas toujours de tout repos.

« Il a eu deux épisodes dépressifs depuis que nous sommes en couple. Il présentait une perte d’appétit et de sommeil, et un manque d’intérêt pour les activités qu’il aime bien. De plus, il avait des propos négatifs envers lui-même; il se dénigrait. » Malgré tout, la dépression est un sujet dont ils sont capables de parler ouvertement, sans contrainte. « Je n’ai pas l’impression de marcher sur des œufs avec lui. Nous sommes capables de dialoguer sur les troubles dépressifs. »

Anne confie que sa plus grande peur au sein de sa relation est de voir son conjoint faire une rechute. Elle craint également être une source de stress pour ce dernier; comme ils ont un enfant en bas âge et qu’il travaille à temps plein, elle avoue qu’elle lui reproche parfois de ne pas être assez présent. Ils parviennent toutefois à trouver un équilibre sain et à communiquer aisément. « Le support familial va certes l’aider à passer au travers des moments plus difficiles de la maladie. Mais ce qui l’aide au premier plan, c’est un bon suivi médical avec son psychiatre et le bon ajustement de sa médication. »

Elle conclut en affirmant que « trop souvent, les troubles de santé mentale sont pris à la légère. Pourtant ce sont des maladies au même titre qu’une personne qui souffre de diabète par exemple. Ce ne sont pas des maladies “imaginaires”. Quelqu’un qui souffre de dépression doit vivre avec la maladie au quotidien, ainsi que les personnes qui l’entourent. »

Je n’aurais su mieux dire. S’accepter, même dans nos moments les plus laids, et tendre la main quand nous sommes au fond du gouffre est ce qu’il y a de plus naturel à faire. Apprivoiser la maladie et évoluer avec elle, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus une masse sombre qui nous guette constamment, mais plutôt une phase normale « qui nous visite pour un temps ».


Crédit photo © Gabrielle Gauthier

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