Par Félix Morin

Le 7 janvier 2015, Cabus, Charb, Wolinski et 14 autres personnes ont trouvé la mort dans les bureaux de Charlie Hebdo. Pas besoin de faire un dessin, cela est épouvantable. Il y a eu des manifestations, il y a eu des personnes qui étaient Charlie et d’autres non. Il y a eu la communion nationale et le retour à la normale, c’est-à-dire Marine Le Pen, Finkielkraut sur toutes les tribunes qui crient à la pensée unique, etc. En somme, il y a eu le passage du temps. Par contre, toujours à contre courant, Edgar Morin, avec Patrick Singaïny, nous propose dans le livre Avant, pendant et après le 11 janvier: Pour une nouvelle écriture collective de notre roman national un voyage dans le temps passé et futur pour que justement, on tire les leçons nécessaires.

Nous allons procéder, de manière pédagogique, par l’analyse rapide des différentes sections: l’avant, le pendant et l’après. Placer sous ce continuum historique, il sera plus facile de comprendre la démarche. Dès le début, Singaïny nous rappelle que la création d’une France mythologique n’a jamais rien donné de bon à la France et que cela revient de manière cyclique dès qu’une crise se passe dans l’Hexagone. En fait, cela est valide presque partout où les courants identitaires remontent. Par contre, il arrive à tirer 3 grands principes français: la liberté d’expression, la laïcité, qui se définit comme étant tolérante et pacificatrice, et l’égalité entre les hommes et les femmes. Or, le 7 janvier, c’est au cœur même de la liberté d’expression que la France a été touchée. C’est, comme le dit si bien Edgar Morin, «au cœur de sa nature laïque et de son idée de liberté» que la France a été atteinte. Par contre, malgré le fait qu’il voit, dans cet événement, l’apparition des guerres du Moyen-Orient au sein de la République, il invite à se méfier de l’«anti-islamisme [qui] devient de plus en plus radical et obsessionnel et tend à stigmatiser toute une population encore plus importante en nombre que la population juive, qui fut stigmatisée par l’antisémitisme d’avant-guerre et de Vichy». L’idée est claire et il tient les deux bouts du bâton.

Pour ce qui est du «pendant», Morin nous invite à comprendre. Par ce geste spinoziste, Il nous demande de voir qu’en France, présentement, pour les personnes d’origine arabo-musulmane, les conditions de vie sont celles d’une «ghettoïsation croissante». Ça n’excuse rien, mais nous savons que cela est le terreau le plus fertile à la radicalisation, alors pourquoi le maintenir? Ensuite, prouvant en quoi il est le père de la théorie de la complexité, il mentionne le fait que peut-être que le poids subit de la colonisation n’est peut-être pas disparu. Cela peut sembler étrange, mais lorsque nous voyons certaines personnes se réclamer encore des Patriotes aujourd’hui pour fonder leur vision du nationalisme québécois, on peut vite comprendre qu’un évènement aussi «récent» de l’Histoire peut fonder un certain radicalisme. Aussi, il nous fait prendre conscience qu’il y a un sentiment, chez l’immigration maghrébine, de deux poids deux mesures en France et même dans le monde. Edgar Morin mentionne aussi qu’il est possible que la population arabo-musulmane de France se sente humiliée et souffre de l’humiliation du monde arabe présentement. Par contre, il n’oublie pas de mettre cela en perspective avec le 11 septembre et le fait que cela a ouvert la voie à l’idée que l’Occident a des pieds d’argile. Finalement, Morin nous rappelle qu’à force de ne proposer aucun sens à la vie et au vivre-ensemble, des esprits jeunes et errants sont fragiles devant l’idée du djihad. Ça n’excuse rien, mais dans cette section du «pendant», on voit que les évènements du 7 janvier ne sont rien face à ce qui pourrait arriver.

Pour finir, il y a «l’après». Il y a le fait que, comme les États-Unis et tous les pays d’Europe, le mouvement migratoire qui touche de nombreux pays ne cessera pas et que les différents pays du monde devront y faire face. Devant cela, selon Edgar Morin, la francisation des nouveaux arrivants sera nécessaire au climat social. Refonder une école réellement laïque, gratuite et obligatoire lui semble fondamental à la reconstruction du tissu social français. Finalement, pour Singaïny, la réécriture du roman national où la reconnaissance que l’histoire moderne est «fondée en partie sur l’apport de dizaines de milliers» de Français qui sont venus d’outre-mer.

Je dirais que le diagnostic, comme trop souvent, est meilleur que les moyens pour les contrer. Malheureusement, les nouveaux problèmes viennent rarement avec de nouvelles solutions. Malgré tout, il s’agit d’un livre important pour voir de manière plus fine tout ce qu’il y avait autour de ces évènements.

Le temps est et restera un facteur clé. Le passé et le présent fondent le futur. Par contre, le regard sur le court terme nous cache le temps long et complexe. On nous invite ici à penser le long terme. Malheureusement, cette idée restera certainement dans ces quelques pages.


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