La Bête à sa mère : entre réflexion et démystification

Par Daniel Gaumond

À la différence de bien des présidents politiciens, David Goudreault n'est pas un homme sans compétence. Travailleur social, slameur et chroniqueur dans La Tribune, le jeune homme de 37 ans a une carrière assez variée et une vie assez remplie. Passant par de nombreux spectacles de slam et d’humour, dont son prochain « stand-up » comique et poétique servant à « découvrir le territoire à travers ses mots » est prévu le 23 septembre à St-Venant-de-Paquette, à plusieurs romans et recueils de poésie, il contribue de façon importante au renforcement de la culture québécoise par le biais des lettres et des mots. Son tout dernier livre publié à ce jour, Abattre la Bête, 3e tome de la fameuse trilogie de La Bête à sa mère parue en avril 2017, témoigne assez bien de son expérience et de son talent.

Ce livre s’inscrit parfaitement dans notre époque par la pertinence de son propos, qui amène nuance et démystification autour de la maladie mentale, à laquelle trop d’auteurs sont tentés d’approprier des caractéristiques horribles pour façonner leurs personnages antagonistes. Le livre de Goudreault l’explore plutôt par le biais de son protagoniste sans chercher à épater la galerie, mais bien pour soulever les différents types et autres troubles de personnalité que la société peut rencontrer (mais qu’elle préfère éviter, bien entendu). De plus, ce chef-d’œuvre se brandit fièrement comme un drapeau marqué d’une fleur de lys, non seulement par la prose québécoise et moderne de l’auteur, mais surtout pour sa critique sous-entendue tout au long de l’histoire à l’égard du système québécois, dans lequel les systèmes de santé, de justice et d’éducation se font revirer de bord à l’intérieur même de ses ministères.

En effet, ces trois romans de quelque deux cents pages chacun racontent l’histoire de David, protagoniste du même nom que son créateur, qui est un jeune homme tourmenté par la maladie mentale et affligé par son enfance dysfonctionnelle. Élevé par une mère suicidaire, le garçon se voit placé en famille d’accueil par les services sociaux dès les premières pages de la trilogie, puis se voit déterminé à retrouver ce parent perdu jusqu’à la toute dernière. C’est ainsi qu’il entamera sa quête, limité par son état mental bouleversé et affecté par ses choix discutables, en passant à travers les pires milieux sur son parcours, de la prison à l’asile pour finir à la rue dans le troisième tome. Si certaines bêtes sont domptables, il est clair que d’autres non. Celle qu’on retrouve dans La Bête à sa mère nous amadoue de ses beaux yeux avant de nous bondir dessus. Mais peut-être que cet instinct bestial n’est que le triste résultat des coups de bâton infligés par les maitres…?

Le travailleur social précédant l’auteur en lui, David Goudreault s’immerge dans la tête d’un malade mental avec adresse et précision, sans toutefois tomber dans le portrait caricatural et dérisoire de la maladie. Certes, les excès et les absurdités se multiplient sur le parcours de ce protagoniste qu’on devine facilement borderline, mais l’auteur manie sa plume avec brio afin de garder l’intrigue dans un cadre réel et vraisemblable.

Dans une approche audacieuse, il raconte l’histoire par le biais de ce garçon troublé, qui s’approprie le « Je » de la narration, duquel l’on connait tous les états d’âme et les pensées intimes. On pénètre alors dans la tête de ce personnage au tempérament explosif et au jugement impulsif. C’est de cette intrusion sur la mentalité du narrateur que nait sa complicité avec son lecteur. L’accompagnant dans ses multiples réflexions, on en vient à comprendre les raisons de ses choix, et les émotions qu’il éprouve lors des évènements. Par exemple, il en vient à kidnapper les chats de sa copine, car celle-ci ne s’investissait pas assez dans leur relation… argument logique, n’est-ce pas? Et tout comme son trouble affectif, on s’attache à lui automatiquement par le charisme de sa personne, la répartie de son humour et la volonté de sa quête.

Pour parvenir à cettedite quête, l’auteur fait voyager son héros, limite héroïnomane, à travers plusieurs univers underground peu fréquentés par la littérature. Oublions les allées de bibliothèques, où le silence apaisant laisse place aux confidences, ou encore les fêtes foraines, qui abritent notre premier baiser au sommet de la grande roue. La Bête à sa mère projette plutôt son lecteur dans le sous-sol, même les égouts de la société. Passant de famille d’accueil en famille d’accueil, pour ensuite se ramasser en prison, puis être transféré à l’asile avant d’aboutir dans la rue, le personnage de David nous apporte dans les coins sombres de la vie, nous tenant la main pour nous guider avec lui dans une démarche incertaine. Tous ces milieux sont décrits, une fois de plus, dans l’absence d’artifice et de sensationnalisme (le Journal de Montréal en serait déçu!).

Finalement, la plume de l’auteur est une raison en soi de se procurer la trilogie. Chaque phrase est un délice littéraire à savourer, chaque mot est travaillé et joué avec son sens. Il glisse ses aptitudes de slameur à travers le discours du personnage principal, qui se prétend poète dans l’âme, et nous offre toute une gamme de tournures de phrases assez cocasses et de jeux de mots délectables. Pour le personnage de David, rien de moins qu’exprimer qu’ « elle offrait des blowjobs à tous les Joe bloe croisant sa route » pour vendre les services oraux d’une travailleuse du sexe. Charmant, n’est-ce pas?


Crédit Photo © Bernard Brault, La Presse

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