Bienvenue aux moches dans nos assiettes!

Par Naïma P. Joyal

Les moches, ces fruits et légumes un peu déformés, avec des bosses étranges, parfois un tantinet tachés, sont mis à l’écart. On les évite, on les oublie. Et pourtant, malgré leurs petites particularités qui les distinguent du lot, ils sont tout aussi délicieux à l’intérieur! Pourquoi donc s’en passer?

C’est le constat qu’a fait l’entreprise Hors-La-Loi, qui propose désormais une gamme de fruits et légumes « moches » chez les supermarchés Métro. Il ne faut pas se méprendre! Ici, ce ne sont pas la fraicheur et la qualité qui sont en jeu, mais tout simplement l’apparence. Ces fruits et légumes ont été jugés non standards en raison de leur taille, d’une ou de deux bosses, de quelques petites taches. Le gout demeure intact. Ces aliments offerts sous la bannière Hors-La-Loi sont facilement reconnaissables par leur emballage coloré et farfelu, un peu comme la marchandise qu’ils représentent! L’idée est de permettre à un plus grand nombre d’individus de s’approvisionner en fruits et légumes, puisque leur prix de vente est 30 % inférieur aux produits standards, et bien sûr, de réduire le gaspillage alimentaire.

L’initiative n’est pas sans précédent. Déjà en 2015 au Québec, la chaine Maxi avait introduit les pommes de terre « naturellement imparfaites ». En France, en 2014, l’opération « Fruits et légumes moches » fut lancée afin d’encourager la consommation de produits imparfaits esthétiquement. En Grande-Bretagne, la chaine Asda vend des boites de wonky vegetables pouvant nourrir une famille de quatre pendant une semaine pour seulement 3,50 livres (presque 6 $ canadien). Idem en Allemagne, où le startup berlinois Querfeld fait la promotion des mal-aimés de la standardisation.

Mais au fait… pourquoi tout cet engouement pour ces tordus, ces picotés, ces difformes? Eh bien, derrière les étalages sans failles des supermarchés auxquels nous sommes si habitués se cache un processus de présélection laissant de nombreux indésirables dans son sillage. Ces denrées alimentaires qui ne satisfont pas les critères de l’industrie sont déclassées dans les catégories 2 ou 3 et au mieux, sont utilisées pour faire des sauces et compotes, ou encore pour nourrir les animaux. Toutefois, leur valeur marchande étant moindre, il arrive souvent que ces produits ne soient tout simplement pas récoltés. En plus de représenter une perte économique pour les producteurs, ces aliments non consommés contribuent au gaspillage des ressources ayant servi à leur culture, et par extension, à la pollution environnementale.

Au Canada, on estime que 40 % des aliments produits sont gaspillés. Cela compte pour environ 27 milliards de dollars, soit près de 2 % du PIB national. Chez nos cousins français, environ 40 % de la production ne respecte pas les normes de calibrage et risque d’être mise au rancart. En Allemagne, c’est 30 % des fruits et légumes récoltés qui trouvent le chemin des poubelles plutôt que de se retrouver dans l’assiette. En Équateur, 146 000 tonnes de bananes sont gaspillées chaque année. L’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) évalue qu’il se perd environ un tiers de la production alimentaire mondiale chaque année, soit près de 1,3 milliard de tonnes de denrées qui périssent au lieu de nourrir les humains. Aberrant, non? Tout ce gâchis n'est pas exclusivement attribuable à la standardisation pratiquée par les supermarchés, des pertes pouvant survenir lors de la production, de la distribution ou de la consommation. Néanmoins, ces chiffres colossaux devraient sonner une petite cloche…

L’industrie agroalimentaire a remporté son pari de conditionner les consommateurs à la standardisation. Nous trouvons désormais normal de ne voir que des fruits et légumes tous semblables et prêts à plaire. Mais la nature est imparfaite, et il est temps d’accueillir ceux que l’on considère comme moches dans nos assiettes! À part leur mine peu commune, parfois cocasse, ils permettent de démocratiser l'accès aux produits frais, nutritifs et savoureux. De plus, leur cout est moindre, ils réduisent le gaspillage alimentaire, rentabilisent les récoltes et allègent la pression environnementale. Bonne nouvelle, si vous les recherchez en supermarché, vous les trouverez désormais, ces indomptables Hors-La-Loi!


Crédit Photo © Filipa Campos

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