« Burn out ou la servitude volontaire », le nouveau film de Michel Jetté sur ce mal du siècle qui nous frappe

Par Amaia Gorgoza

Michel Jetté revient sur nos écrans avec son cinquième long-métrage intitulé Burn Out ou la servitude volontaire, un film audacieux, véritablement anticonformiste dans sa construction et bien différent de ses productions précédentes. Comme son nom l’indique, le film aborde la thématique du burn out, qui est l’état dépressif lié à l’environnement professionnel.

Michelle, conseillère banquière, se voit proposer le poste de directrice de la banque où elle travaille, puisque son ancienne patronne Hélène a été forcée de quitter son poste pour épuisement professionnel. Son conjoint, Louis, travaille en tant que technicien en téléphonie. Leurs secteurs professionnels n’ont rien à voir l’un avec l’autre, et pourtant ils sont tous les deux pris dans ce tourbillon du travail qui leur demande chaque jour d’être plus performant, efficace et compétitif. Tout au long du film, nous assistons à la dégringolade de ces personnages qui peu à peu perdent pied à cause des conditions de travail difficiles qui leur sont imposées. Le syndrome du burn out est parfaitement dépeint : entre insomnie, colère, submersion, irritabilité et extrême détresse… C’est une véritable machine infernale qui s’installe.  L’ambition démesurée de Michelle va empiéter sur sa vie de couple, tout comme son travail qui va devenir une véritable obsession au point de lui faire perdre tous ses repères et de la faire sombrer dans un profond burn out. Louis, qui est éperdument amoureux de sa blonde, est prêt à tout pour l’aider, mais il se rendra vite compte que dans certaines situations, l’amour ne suffit plus... La pression monte crescendo, les disputes se multiplient, tout comme les crises de nerfs et d’hystérie. L’atmosphère devient électrique. Alors, comment remédier à ce profond mal-être ? Quel prix sommes-nous prêts à payer pour avoir la carrière professionnelle à la hauteur de nos ambitions?

À la fois poignant et déroutant, il est difficile de rester insensible à ce film très inattendu qui présente de nombreuses qualités artistiques et cinématographiques. Bien entendu, on ne peut que se sentir concernés par cette triste réalité qui nous est montrée, pourtant bien d’actualité, puisque le stress et la pression auxquels nous sommes tous confrontés au travail n’ont jamais été aussi présents.

Nous sommes donc allés à la rencontre de Michel Jetté, Louise Sabourin (productrice de Baliverna Films) et Emmanuel Auger (incarnant le personnage de Louis) pour en savoir plus sur ce film si singulier.

« L’art a le devoir d’être une sorte d’indicateur », nous a confié le réalisateur, et c’est ce qu’il a voulu faire avec son équipe par le biais du film : nous indiquer la réalité du monde dans lequel nous vivons. Selon lui, l’un des plus grands défis de notre siècle est un défi de l’ordre de l’Humain. « Depuis quelques années maintenant, nous assistons à la dégénérescence du monde du travail dans absolument tous les secteurs d’activité ; les gens se rendent de plus en plus malades au travail » nous dit-il, et c’est cette situation alarmante qui l’a poussé à se questionner sur le sujet. Certes, le monde du travail n’est pas toujours très sain, mais Michel Jetté s’est rendu compte que le problème ne venait pas que de là. Effectivement, pour que cette pression soit effective sur le travailleur, il faut que ce dernier l’accepte et se soumette à elle. C’est ainsi que le réalisateur s’est intéressé au Discours sur la servitude volontaire de la Boétie, d’où lui vient le sous-titre de son film Burn out ou la servitude volontaire. En effet, c’est bien souvent la peur qui pousse les individus à s’asservir, et c’est ce qui se passe pour Michelle. Elle est tant préoccupée à vouloir devenir quelqu’un que son ambition dévorante est en train de la détruire. L’équipe nous explique que c’est à partir du moment où on en vient à oublier qui on est réellement que la situation devient critique : « On se coupe de la réalité, on devient complètement irrationnel et incohérent ». Elle accepte de s’asservir à des comportements tyranniques et abusifs qu’elle subit au travail, et cet asservissement va la rendre de plus en plus malade.

Par ailleurs, cette rencontre avec l’équipe nous a permis de comprendre le parti pris artistique et cinématographique audacieux du film. Les plans et leur rythme varient beaucoup de sorte que l’on puisse se placer du point de vue des personnages et ainsi éprouver chacun de leur état d’âme.  L’univers musical est aussi très intrigant, parfois décalé, et contribue à une hyperdramatisation du propos, frôlant parfois le grotesque. Ce décalage est une manière de sortir des sentiers battus et de ne pas rester dans le conformisme, ce qui tient beaucoup à cœur à l’ensemble de l’équipe. L’autre aspect frappant est la construction même du film : tout au long du long-métrage apparaissent dix tableaux, qui sont en fait des extraits clés sur fond noir du Discours sur la servitude volontaire de la Boétie. Ils découpent les grands chapitres du film, et sont de courts espaces de flottement qui permettent de relancer la dynamique par la suite.

L’équipe de production étant petite, ils ont pu expérimenter de nouvelles choses et aller le plus loin possible pour chaque scène. « C’est ça le cinéma, nous dit Emmanuel Auger, c’est comme ça qu’on arrive à extirper le meilleur de soi-même ». Ils sont tous d’accord pour dire que c’est le climat de confiance qui règne au sein de l’équipe qui a fait que tout a bien fonctionné.

L’objectif du film est d’une part de montrer au spectateur comment décrypter les mécanismes du monde du travail pour ne pas tomber dans la servitude, mais aussi de comprendre les premiers signes du burn out afin de ne pas tomber dans cette machine infernale. « Il faut absolument être capable d’en décoder les mécanismes. Si on ne décode pas ces mécanismes-là, on est emporté dans la vague » nous dit le réalisateur.

Leur mot de la fin particulièrement fort adressé à la communauté étudiante fera office de conclusion. « Vous êtes des jeunes qui étudient pour rentrer sur le marché du travail, ne vous mettez pas trop de pression » s’exclame Emmanuel Auger, suivi de Michel Jetté qui réplique : « Arrêtez de croire que devenir quelque chose ou quelqu’un dans la vie est le but de la vie, il y a des choses beaucoup plus fondamentales ». Se connaître soi-même et s’écouter est la clé.

En salle présentement.


Crédit Photo @ Films Baliverna

Partager cette publication