Ça sert à quoi, la critique culturelle ?

Le terme « critique » a une connotation souvent négative. Dès que l’on parle de critique, on pense à un jugement défavorable, sévère. Critiquer les agissements d’un enfant, dire d’une personne qu’elle critique toujours tout alors qu’elle chiale constamment, être trop critique envers soi-même en voulant dire trop exigeant, etc. Pourtant, ce terme a également une dimension positive, notamment à l’ère de la convergence médiatique où développer son esprit critique est plus important que jamais.

Par Mireille Vachon

Parlons-en, d’esprit critique. Autant en politique qu’en économie et en écologie, il est important de se faire une tête, de peser le pour et le contre, d’analyser chaque côté d’une situation avant de passer à l’action. Il en va de même avec le domaine des arts et de la culture. En quoi est-il mal de se faire une idée d’une œuvre avant de la voir ? En rien. C’est justement le travail des critiques culturels d’éclairer le spectateur, de l’orienter vers des œuvres qui risquent de lui plaire ou non. Toutefois, il est primordial de garder à l’esprit que les critiques, tout comme monsieur et madame Tout-le-Monde, sont des humains et ne détiennent pas la vérité absolue. 

L’objectivité : mission impossible

Les critiques se pensant objectifs ont tort. Comme le mentionne Catherine Voyer-Léger dans son essai Métier critique, le caractère subjectif est incontournable. Les exemples qu’elle donne sont la relation amicale entre un artiste et un critique ou l’émotion vécue par un critique vis-à-vis une œuvre traitant de la mort d’un enfant, alors qu’il en a lui-même perdu un. « Même si la subjectivité est incontournable, on estime généralement qu’il relève du critique de savoir prendre ses distances d’affects purs pour contextualiser au minimum une œuvre », écrit l’auteure. La subjectivité n’est donc pas mauvaise en soi, pourvu que le critique admette les limites avec lesquelles il travaille. Après tout, la critique relève de l’opinion ! 

La situation actuelle

L’espace de débat au Québec s’est déjà mieux porté, de même que celui de la critique culturelle. On pense notamment aux années 80 avec l’émission culturelle La Bande des six où les chroniqueurs ne revêtaient pas toujours leurs gants blancs pour critiquer l’œuvre des artistes invités. De nos jours, « l’espace médiatique que l’on dit dédié aux arts et à la culture rétrécit sans cesse. Et l’espace qui reste est bouffé à l’intérieur par l’anecdote, le vécu et un pastiche de promotion qui se fait passer pour du journalisme », écrit Catherine Voyer-Léger. Même le média qui accorde désormais le plus de place à la culture, la presse écrite, consacre la majorité de ses espaces culturels à la vie personnelle des artistes, comme leurs relations amoureuses ou leurs lectures de chevet. C’est ce qui semble malheureusement intéresser davantage le public. Mettre la personnalité de l’artiste de l’avant plutôt que son œuvre serait-il une tactique des critiques pour éviter d’avoir à porter un jugement négatif à leur égard ? Ou encore une manière d’être complaisant ?

La complaisance : un ennemi de taille 

Autant chez le critique que l’artiste, la complaisance est un ennemi à surveiller. Dans un petit milieu artistique comme au Québec, tout le monde se connait, c’est inévitable. Comme mentionné dans Métier critique, « il s’agit d’une proximité culturelle, une proximité qui fait que les critiques connaissent les artistes différemment, les regardent de beaucoup plus près, les voient évoluer, faire des blagues à la télé ou raconter leurs épreuves. » Dans ce contexte, il peut s’avérer ardu pour un critique de juger négativement la création d’un artiste qu’il côtoie fréquemment ou dont il apprécie la personnalité. Toutefois, la complaisance ne rend service à personne, surtout pas à l’artiste, qui risque de devenir complaisant à son tour, voire vaniteux. À force de toujours se faire dire qu’il produit des œuvres incroyables, à la hauteur, les chances sont qu’il s’enfle la tête et s’asseye sur ses lauriers. Pour citer le poète Christian Vézina à l’émission de radio Dessine-moi un dimanche, « le pire ennemi de l’artiste, et donc de l’art, aussi important comme ennemi que le manque de budget, c’est la complaisance. » 

La critique, nécessaire ou non ?

La critique est essentielle au domaine culturel. Les critiques ont autant besoin des artistes que les artistes ont besoin d’eux, que ce soit pour bâtir leurs dossiers de presse ou simplement faire parler d’eux. Pour reprendre de nouveau les propos de Christian Vézina, « c’est mieux d’avoir une mauvaise critique que de ne pas en avoir ». En effet, qui fera réfléchir l’artiste sur son œuvre, sinon le critique ? Souvent, les artistes entretiennent une relation très sentimentale et intime avec leur œuvre, ce qui ne leur permet pas de prendre du recul et de jeter un regard extérieur sur leur création. Une critique négative peut faire mal, certes, mais peut aussi être le coup de pied nécessaire qui poussera le créateur à se renouveler et l’empêchera de rester pris dans un cercle vicieux où il ne se réinvente plus. Une bonne critique n’est pas gage de succès, tout comme une mauvaise critique n’est pas gage d’échec. « Qu’on en parle en bien, en mal, l’important c’est qu’on en parle ! » comme le chantaient si bien Les Cowboys Fringants dans leur chanson Télé

Quoi retenir ?

« La critique, c’est utile. Un bon critique, ça peut nous orienter vers de bons films, de bons livres et quelques écueils, nous faire sauver beaucoup d’argent. Mais ce sont des humains, comme nous, qui ont des goûts et des dégoûts, et qui vont prendre toute la place dans nos univers artistiques si on ne les confronte pas régulièrement à notre propre jugement parce qu’au final, c’est chacun de nous qui avons raison », manifeste Guy A. Lepage en entrevue avec Catherine Perrin de Médium large. Ces propos reflètent bien le rôle des critiques et du public. C’est correct de tenir compte de l’opinion d’un critique, pourvu que ça ne porte pas atteinte à notre propre jugement. Les goûts, c’est subjectif. L’art en soi aussi, d’ailleurs. C’est pourquoi autant les critiques que les artistes et le public devraient voir la critique comme un espace de dialogue, de découverte, et non comme une manière de rabaisser certains artistes ou d’en idéaliser d’autres. La critique devrait permettre aux acteurs du monde artistique de s’épanouir, pas de se haïr. 

 

Sources :

Voyer-Léger, C. (2014). Métier critique. Québec, Québec : Septentrion.

Nuovo, F. (2018). Christian Vézina, un poète qui aime la critique. Dessine-moi un dimanche. Repéré à https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/dessine-moi-un-dimanche/segments/chronique/67846/poesie-poete-en-robe-de-chambre-christian-vezina-la-critique

Perrin, C. (2017). La critique culturelle selon Guy A. Lepage. Médium large. Repéré à https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/medium-large/segments/chronique/38101/guy-a-lepage-critique-culturelle 

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