Cre´dits _ Laurie Marchand_petitDans un grand coffre en cèdre, on a rangé nos souvenirs. Nos beaux moments, qu’on a placés au fond, parce qu’ils faisaient trop mal à rappeler. Ensuite nos habitudes, les petites manies routinières qui nous allaient si bien. Puis nos erreurs.

Philippe Côté

On ouvre le coffre de temps en temps, pour regretter cette insouciance qui nous poussait à faire une heure d’auto pour rouler jusqu’à rien de vraiment précis, passer une nuit blanche à se texter à demi-mot, se dire comment on s’aime, sans jamais vraiment se le dire. Ça brulait en dedans, et puis maintenant, que des cendres partout.

On se rappelle surtout ces moments où tout aurait pu être différent, des histoires inventées qui sont aussi importantes que les vraies, au fond. Oui, on était surtout de belles histoires à se raconter avant de se coucher.

On vieillit. On commence à prendre de longues marches dans notre quartier, à parcourir des rues imaginaires parsemées de centaines de boites. Les erreurs refont d’abord surface. Les absences, le manque. Les manies ensuite. Le café 2 crèmes 1 sucre, toujours deux doses de son parfum et toutes ces conneries qui nous rendent physiquement en vie. Finalement, avant de s’endormir, le souvenir de cette première nuit, qui nous aide à oublier le reste.

Et puis on rêve à mourir dans notre sommeil, de notre belle mort.

Ce qu’il reste de nous, ce sont souvent les choses que nous n’avons pas faites à temps. Elles restent emmêlées quelque part dans nos tripes, bien gommées. Nous rappellent chaque jour d’un forfait volontaire et masochiste.

Tout faire à temps. Un 10 km en 45 minutes, un travail pour jeudi, une maison à trente ans, un baccalauréat en trois ans, une promotion au plus vite, Montréal-Sherbrooke en moins de 1 h 15, 10 likes dans les quinze premières minutes, frencher à 2 h 50, arriver à la SAQ à 20 h 55, prendre ses médicaments chaque jour avant le diner, arriver à 17 h à la garderie, couper son gazon chaque mercredi, être en avance au yoga pour ne pas se retrouver coincé en arrière, perdre du poids avant le mois de mai, et surtout, surtout, tout faire à temps pour vendredi, pour pouvoir profiter du weekend au chalet.

Et si on arrivait à tout faire ça à temps, que resterait-il de nous? Si on arrivait à se dire qu’on s’aime au bon endroit, au bon moment, les deux en même temps? Si on trouvait une maison parfaite, celle avec un style campagnard et une immense galerie, celle-là qui est bleu marin avec les volets blancs, pas très loin d’un petit village bien commode dans les cantons, à un prix bon marché? Si on trouvait un travail qui nous irait bien, avec un salaire super, des petits voyages d’affaires de temps en temps, six semaines de vacances, un bonus de fin d’année, des partys de bureau pas plates du tout? Si on prenait notre retraite à 58 ans, si on jouait 70 à notre terrain de golf préféré, si on restait en vie assez longtemps pour voir grandir nos petits-enfants?

Que resterait-il de nous?

On ouvrirait ce coffre en cèdre, on y retrouverait nos habitudes et nos manies, notre bonheur tranquille, nos certificats d’excellence, notre trophée de golf.

Et insomniaques, on se retrouvera sans histoire inventée à se raconter, incapables de mourir, le vide dans nos tripes.

Ce qu’il reste de nous? Des demi-mots, et des cendres qui ne s’éteindront jamais vraiment.

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