Edito-RodrigueTurgeonTemple de la prodigalité des ressources naturelles de notre province, l’Abitibi c’est aussi la crèche des trous de mémoire collectifs, le havre des affres pastorales.

Par Rodrigue Turgeon

Mon village fut le théâtre de l’orchestration canadienne la plus satanique que je connaisse. À Saint-Marc-de-Figuery, sur l’enseigne des portes de ce qu’ils allaient bientôt appeler l’enfer, on lisait « Pensionnat ». De 1955 à 1973, on y déporta des milliers d’enfants amérindiens, arrachés de force à leur mère, dans l’objectif avoué de tuer l’Indien en eux. Ne vous surprenez guère si je vous apprends que c’était le clergé qui administrait cette mégalomanie aux allures génocidaires. Pendant ce temps, les contribuables finançaient cet antre du crime, eux qui espéraient enfin, grâce aux largesses nordiques, devenir maîtres chez eux.

Conjuguée à leurs violentes méthodes pédagogiques, la haine viscérale des ecclésiastiques pour cette culture païenne fit des ravages. Qu’ils se soient estimés conformes à la sainte parole, ils n’en demeurent pas moins qu’abrités sous la stature de leur tunique, ils volèrent des vies.

Des violences physiques et psychologiques, les prêtres s’assimilèrent au culte du viol. « J’ai commencé à comprendre quand j’ai vu un ami retourner à son lit en marchant tout croche parce qu’il avait l’anus déchiré », nous livre un survivant dans les archives de la Commission fédérale de vérité et de réconciliation. Instaurée en 2009, elle a le noble but de racheter plus d’un siècle de crimes que subirent 150 000 gamins dans plus de 140 pensionnats à travers le pays. On dénombre plus de 4 000 décès durant la croisade.

Les cicatrices, ce sont les grands-parents de nos amis qui les portent. Mais les tourments, c’est le peuple invisible tout entier qui lutte encore pour s’en affranchir. Et c’est reclus dans leurs réserves, emblèmes absolus de l’évincement social, que l’on s’attend à ce qu’ils reprennent confiance en l’avenir…

Récemment, on entendait Geoffrey Kelley, ministre québécois des Affaires autochtones, vanter que « beaucoup de leaders de la communauté cri comme Romeo Saganash [député fédéral] sont des produits des pensionnats » (Je souligne). Cher ministre, laissez-moi vous rappeler la courageuse sortie publique de ce même Saganash.

« On nous a volé notre âme, notre enfance. Je croyais avoir surmonté ça, mais c’était du déni. Le guerrier que j’étais face à ce dragon qui crachait du feu n’avait ni sabre ni bouclier. »

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Dans le village voisin, il y a une montagne. Les bleuets poussent par millions dans les abattis alentour. Un jour, on découvrit que la montagne regorgeait de lithium. Instantanément, une Ontarienne apparut dans le paysage vierge de ma forêt natale. Elle quémanda un élan du gouvernement pour faire profiter, jurait-elle, nos générations futures. Chez nous, les minières ne sont pas que des catastrophes. Paradoxalement, leurs trous sont les fondations de notre existence.

60 M$ de subventions plus tard

La foreuse entreprenait son dessein. Québec nous assurait qu’elle serait intransigeante dans sa surveillance environnementale et fiscale.

20 mars 2013

Cinquante millions de litres de substances toxiques se déversèrent dans l’environnement depuis un souffreteux bassin de décantation. Plus jamais nous n’allâmes y cueillir nos bleuets.

22 octobre 2014

Le charançon Québec Lithium déclare faillite. Insouciant, il n’a rien versé des 25,6M$ exigés pour la restauration du site. Au-delà des dettes, le pire réside dans l’élargissement du schisme sociétal. La cause? L’accumulation de nos échecs d’alliance entre l’exploitation minière et le développement durable. Le ministre délégué aux mines, Luc Blanchette, tenta de calmer l’indignation populaire. Fort heureusement, selon lui, le minerai demeure disponible. Effectivement, j’en connais certains qui sont dus pour leur dose de lithium.

Là-haut, on commence à se questionner. Mais l’appât du gain, as du contrôle, refroidit les idées réformatrices. Les prophètes continuent d’être toisés par les résignés qui, engloutis dans les entrailles de la Terre, échappent à toute lumière.

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Demi-finale du provincial, 2-1 pour Laval

On n’avait que 14 ans. Je jouais avec Christopher Mapache, mon bon ami amérindien. On pouvait scorer six buts par game, mais ce jour-là, rien à faire.

Pachee, j’me souviendrai toujours quand tu m’as dit : « Rod, regarde dans les estrades. Nos parents et nos grands-parents ne sont pas venus jusqu’ici pour nous voir perdre. Ils ont tout donné pour qu’on puisse jouer, là c’est à notre tour de les remercier. » Dans ton regard soudainement grave, j’ai puisé ce que tu voulais dire par « ils ont tout donné pour qu’on puisse jouer ».

Dernière présence du match. Après avoir déjoué quatre joueurs, je ne sais pas comment, je t’ai fait la passe. Grâce à ton tir imparable, nos grands-parents se lièrent d’amitié en se sautant dans les bras. Si on remporta le match en prolongation et le tournoi le lendemain, la puissance de ces souvenirs est inscrite en moi selon une tout autre perspective.

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