C’est l’idée reçue qui a tué l’homme - Portrait de REDA

Par Filiz Margarete Yildirim

« Il nous prend tous pour des cons », mes yeux suivent les gestes de ses doigts qui pointent son téléphone. Un article de Richard Martineau.

Reda reste debout lors de notre conversation. Il choisit soigneusement ses mots. Reda Kamel, 48 ans et d’origine algérienne, est un des nombreux concierges de nuit qui travaillent lorsque la plupart d’entre nous dormons, à l’exception des fins de session, bien entendu. Avant de venir s’installer à Sherbrooke, Reda, avec ses deux fils et sa femme, a vécu pendant sept ans à Montréal, à Rosemont–La Petite-Patrie.

« Mais là, la communauté maghrébine s’enferme trop en elle-même. Je ne voulais pas ça pour mes enfants ». Les préoccupations sur l’avenir de ses deux fils l’ont fait prendre la décision d’immigrer au Québec, après avoir passé quelques années en France et en Angleterre.

Le souhait d’un meilleur avenir pour ses enfants lui a couté cher : « Toute ma famille, ma mère et mon père sont encore en Algérie. Je viens de leur rendre visite pendant dix jours. Ma femme et moi, nous tenons beaucoup au fait que les enfants conservent leurs origines arabo-musulmanes, même si j’ai l’impression qu’ici, lorsqu’on prétend parler d’intégration, on aspire plutôt à l’assimilation – cela est avant tout vrai pour les médias. Les journalistes comme Richard Martineau exigent que les immigrants (musulmans) se conforment aux valeurs et à la culture de la société d’accueil.

« Nous aussi, nous sommes issus d’une civilisation. Nous avons largement contribué à l’héritage culturel du monde. Nous avons aussi des valeurs. Nos sociétés sont basées sur la solidarité, l’entraide et la communauté tandis qu’au Québec ou bien dans les sociétés occidentales en général, on ne salue guère le voisin. L’individualisme prime. Est-ce qu’il n’y aurait peut-être pas aussi des valeurs que le Québec pourrait apprendre de notre culture?

« Je pense que la majorité des gens sont captivés dans leurs préjugés et croient ce que les intellectuels comme Martineau disent, sans les remettre en question. C’est l’idée reçue qui a tué l’homme.

« Par exemple, à l’Université, il m’est souvent arrivé que les étudiants fussent surpris du fait que je m’exprimais aisément en français. De même, ils n’arrivent pas à comprendre qu’une femme voilée puisse jouer un rôle au sein de l’élite intellectuelle d’une société.

« Pareillement, nous pouvons constater une certaine hypocrisie autour de l’aide pour les réfugiés syriens. Nous ne devons pas oublier que ce sont les armes vendues dans les zones de conflits par les puissances occidentales qui font en sorte que les gens fuient leur patrie. Depuis l’invasion américaine en Irak en 2003, qui est à l’origine de la création de DAECH, il y a eu quatre millions de morts dont la majorité étaient des musulmans, et puis c’est nous les méchants?

« Mais ce que je trouve extrêmement triste, c’est que des requêtes se sont installées dans le discours sur l’accueil des réfugiés comme quoi le Canada devrait favoriser l’aide aux réfugiés chrétiens. Même la charité a une couleur de peau, une religion. »

Encore une nuit de travail devant lui, mais cette fois-ci libéré du poids de ses tourments. Reda me laisse, mon stylo dans la droite, à peine deux pages de notes. Pourtant, il a beaucoup dit.


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