Chapitre III — Un embrun de nostalgie : Comme une nymphe en souvenir

Crédit photo © Vicky Tous les jours de ma vie

Par Guilhem Gosselin

Le fils et le père venaient de s’enfoncer dans le bois que déjà ma résolution était prise. « Demain j’y retourne. » Son visage m’appelait, irrésistible.

Dans tout ce brouhaha de souvenirs qui m’assaillait, alors qu’avec l’aide du petit garçon je tentais désespérément de les retrouver, il y avait ce visage comme un embrun de nostalgie qui refaisait surface, voguant sur la peau diaphane de mon cœur, lui, en proie à une vilaine mélancolie.

Je suis vieux après tout, et penser aux choses du passé, à ces moments remplis de vie, à ces personnes surtout qui vibrent aujourd’hui par leur absence, tout cela ne fait que raviver la lumière déclinante du présent, le peu de futur à portée de main… et surtout ces visages qui, de leurs sourires, surent imprimer l’idée d’éternité dans ce cœur devenu tristement mausolée… un cœur en forme de mausolée, triste image, et pourtant, combien de personnes n’ont pas enterré ce cœur… une poignée de larmes en guise d’adieu, sur le corps raidi d’amours perdus. Mais il est mausolée ce cœur, la tombe des jours, la tombe de ces belles amies, de ces visages ciselés dans le silence qu’il jalouse farouchement.

Oh, je n’ai pas aimé beaucoup de femmes dans ma vie, peu certes, mais avec une telle intensité… Chacune arrachant un peu de moi une fois l’adieu murmuré. On meurt toujours un peu en amour, et pourtant, n’est-ce pas ce qui fait vivre?

Et comme la mélancolie, ce beau vice qu’est le mien semble fait d’un envoutant taffetas, je ne pus résister de fomenter un petit plan, tout simple et tout bête, pour m’offrir la joie de retrouvailles imaginées.

Je retournai chez moi et tout juste avant de m’endormir, j’eus une dernière pensée pour le petit garçon, le remerciant de m’avoir ainsi guidé, espérant vaguement aussi qu’il ne se soit pas trop fait gronder par son père. Mais ce fut un éclair de pensée, déjà j’étais ailleurs.

C’est ainsi que le lendemain, fin prêt, j’entrepris de trouver l’endroit désiré. Clé dans le contact, la voiture vrombit, tout comme mon corps qui frissonna d’excitation.

Après nombre de détours et un bon avant-midi à tournoyer sur les routes de Magog, je réussis finalement à trouver l’entrée de la propriété privée qu’il fallait traverser pour se rendre à cet endroit. Je me souvenais qu’à l’époque, nous avions peiné pour nous y rendre, pas étonnant que j’en fisse autant des années plus tard.

Le soleil était haut dans le ciel quand j’arrivai enfin à destination. Une lumière chaude et un ciel dégagé se reflétant sur la surface calme du petit lac. Tout y était.

Je pris mon sac et sauta sur le quai en vieux bois qui flottait mollement sur l’eau. J’étais alors debout à regarder droit devant moi, perçant le paysage et le temps. Chacun de mes battements de cœur m’approchait toujours un peu plus de ce présent d’hier qui surgissait devant moi.

Je fouillai dans mon sac après l’avoir déposé pour en ressortir une bière en cannette et bus une grande gorgée. Oh, elle était rafraichissante cette bière, pour l’âme et le corps.

J’entrepris alors la prochaine étape de mon plan, me dévêtir complètement. Par le haut d’abord, toujours le haut. Je me surpris de timidité alors qu’il ne me restait plus que mes sous-vêtements, sachant pourtant que j’étais seul. Un petit regard autour de moi et je me décide enfin, d’un geste franc, à enlever mon caleçon, comme à l’époque. Et me voilà alors dans toute la grâce d’une fragile nudité, offrant mon corps, blanc et fripé, à la caresse du vent.

M’approchant du bord, je m’assis et fis tremper mes jambes dans l’eau, pour apprivoiser la température, avant de m’y laisser glisser. Je ne pus réprimer une grimace quand mes pieds rencontrèrent le fond vaseux du lac. Ça m’a toujours dégouté. C’est pourquoi je m’éloignai rapidement de la berge et me mis alors à faire l’étoile, la planche et diverses acrobaties, parce qu’à mon âge, c’était bien des acrobaties.

Je m’amusai ainsi, sans trop réfléchir, le cœur léger. J’entrepris même quelques sauts, le quai faisant office de tremplin, mais sans grande réussite toutefois, outre un beau flat à l’entrejambe. Ce qui calma franchement mes ardeurs. Je me vois encore, la main sur le paquet, les deux pieds dans la vase et les testicules chauffées à bloc… pas très glorieux!

J’ouvris une autre bière et supporta mon mal. Pas trop trop le choix hein!

Après quelques minutes, je sortis du sac une relique du passé que j’avais amenée avec moi, une petite blague à tabac en cuir. Il s’y trouvait encore à l’intérieur un petit sachet de cette herbe à l’odeur si caractéristique, et la pipe pour la fumer qui plus est. Tout semblait participer à cet épisode que je tentais de revisiter, puisqu’à cet endroit précis nous avions fumé un pétard ensemble, ce qu’elle appelait si joliment un doubitchou avec son petit accent français.

J’inhalai alors quelques bouffées et inévitablement je me mis à tousser. Il faut dire que ça faisait bien longtemps que je n’avais pas fumé. Mais voilà que rapidement mes pensées se mirent à vagabonder au gré d’une fantaisie inconnue alors que l’herbe commençait à faire effet.

Une bière à la main, l’esprit dans une belle confusion et le corps nu, je me retrouvais dans un ailleurs de nostalgie et c’est là que je la vis s’animer devant moi. Elle semblait si réelle.

Elle était là, à quelques mètres de moi, jaillissant de l’eau, les cheveux noirs ondulés étincelants de gouttelettes. Elle me faisait dos, un dos brillant d’étoiles.

Le corps à moitié immergé, elle voguait sur le calme de l’eau, les deux mains frôlant la surface du bout des doigts. Elle scintillait, resplendissait. Sa peau brunâtre enveloppait son corps gracile et la faisait briller comme l’une de ces créatures des iles, sublime de beauté. Son corps chantait telle une sirène et son visage alors à demi retourné respirait l’élégance.

Incapable de reprendre mon souffle, je commençais à me perdre. Je fondais dans mes souvenirs et la revoyais, elle, cette femme que j’avais tant aimée.

Elle était là, comme une nymphe au milieu du lac à tournoyer tranquillement sur elle-même. Les rayons de soleil chantant sa beauté alors qu’elle déployait le coup comme à l’écoute d’une mélodie. Une sibylle en flagrant délit d’extase.

C’est alors qu’elle se retourna… mon regard accosta sur le rivage de ses yeux et nous échangeâmes d’inaudibles paroles alors que nos cœurs s’arrimaient l’un à l’autre. Je n’étais plus, j’étais le jeune homme de naguère et pour la deuxième fois je tombai amoureux d’elle.

Le silence nous enveloppait, nos regards s’étreignaient alors que je la rejoignis dans l’eau. Nos mains glissaient l’une sur l’autre avant que nos lèvres ne s’approchent, l’une de l’autre, dans un frémissant murmure. Il y avait un tel naturel dans nos mouvements… une telle intimité dans nos cœurs… Nous dansions au rythme d’un amour naissant qui semblait pourtant exister depuis toujours.  Je crus même entendre sa petite voix déposer quelques mots à mon oreille…

Et c’est là que j’entendis la voix la plus horrible, la plus cassante, la plus cruelle… « Mais qu’est-ce que tu fous ici? » J’en frémis encore…


 

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