COMME UN GRAND TROU DANS LE VENTRE : PERCUTANT

Par Josianne Chapdelaine et Alexandra Charbonneau

La pièce Comme un grand trou dans le ventre écrite par Angèle Séguin, présentée au Théâtre Léonard St-Laurent, affiche un décor teinté de gris. Un rappel clair des cendres qui ont assombri la ville de Lac-Mégantic le 6 juillet 2013, drame qui résonne encore en Estrie. 

Au premier regard, la pièce d’environ une heure semblait illustrer une autre époque. Les vêtements délabrés, les métiers d’antan et certains monologues nuisaient à la compréhension qu’il s’agissait d’une tragédie pourtant très actuelle.

La pièce s’ouvre sur les quatre personnages qui racontent leur histoire, leur vie au quotidien. Puis l’arrivée du déraillement du train, illustré par une lumière rouge et un bruit très fort, vient couper leurs récits. C’est alors que la vie de chacun est chamboulée et que le tourbillon du deuil médiatisé débute.

On appelle « grande cueillette des mots » la récolte d’information grâce à laquelle Angèle Séguin, directrice artistique du Théâtre des Petites Lanternes, écrit ses pièces. Il s’agit de recueillir les notes et commentaires personnels d’hommes et de femmes ayant survécu à des événements difficiles, puis de synthétiser ces récits afin d’en faire émerger une œuvre d’art qui parle aux gens.

Les chansons et les bruits vifs étaient des éléments déclencheurs d’une réaction commune de la part des quatre personnages. Malgré le fait que tous avaient leur propre univers et leur propre façon de vivre le drame, ils avaient tous été touchés par la même tragédie. Plusieurs scènes rassemblaient de très près les personnages, montrant ainsi leur unité dans ce deuil.

Pas un des monologues compris dans Comme un grand trou dans le ventre n’a été rédigé par Angèle Séguin elle-même; les phrases ont été reprises mot à mot des carnets de rédaction de la grande cueillette qu’elles ont agencées de façon à illustrer les répercussions psychologiques générées par la tragédie.

Les répliques des personnages étaient tirées de vrais témoignages. Il y avait des références à la place des médias qui était caractérisée d’envahissante. « Nos histoires ne nous appartiennent plus. » Cet étouffement était particulièrement bien représenté lors de la scène où les personnages jetaient les journaux au sol avec fureur. La place de l’Église semblait redevenir importante pour trouver le silence, loin des journalistes.

La pièce faisait réaliser que les gens qui ont survécu à l’incident de la nuit de juillet 2013 n’étaient pas spécialement des gens qui l’avaient eu facile dans la vie. La tragédie ferroviaire n’a pas touché que des personnes comblées.

Chaque monologue était teinté d’une profondeur inégalée. Le cri de douleur exprimé par une des comédiennes était frappant. L’acte était si bien joué qu’il était possible de penser qu’il s’agissait d’une vraie victime de la tragédie. Pour tous ceux ayant vécu le deuil, la douleur devait ressurgir en eux.

La grande cueillette des mots permet également à d’autres domaines de récolter des données, en plus d’apporter un soutien aux victimes par le biais de l’art. Les domaines de la psychologie, de la sociologie et de la médecine bénéficient du travail de la troupe de théâtre.

Cependant, il manquait un peu de mise au point au niveau des acteurs et des personnages qu’ils interprétaient. Il aurait été intéressant de voir des comédiens de diverses catégories d’âge, exerçant des métiers plus modernes et donc autres que couturière et enseignante. Ainsi, cela aurait représenté une meilleure vision de la réalité. L’usage maladroit de jurons parsemait uniquement le monologue du plus jeune personnage, voulant ainsi illustrer la jeunesse. Le comédien (Bruno Gagnon) censé représenter ce jeune adulte dans la vingtaine semblait plutôt s’approcher de la fin trentaine. Pour le rôle de l’enseignante, à un moment dans la pièce, son histoire devient ambiguë. Les deux derniers personnages sont probablement les plus réussis, les plus touchants et ceux avec le meilleur jeu d’acteur. Marie Lefebvre interprétant le rôle de la couturière a réussi à transmettre des émotions profondes.

Ceci dit, la pièce était touchante et a suscité de fortes émotions, même pour des personnes n’ayant pas perdu un proche lors de l’accident, mais qui ont été exposées à la folie médiatique entourant ce drame. Les spectateurs, provenant d’un peu partout dans la région, semblaient captivés et bien souvent émotifs. Un merci s’est d’ailleurs fait entendre lors de la scène finale. Comme s’il signifiait « merci d’avoir illustré ma douleur et de maintenant la soulager. »


Crédit photo © Théâtre des petites lanternes

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