Consommer jusqu’à se consumer

edito - mc

Par Marie-Claude Barrette

Être avide de changement n’est pas un concept nouveau, et nous aimons consommer impunément dans quasi toutes les sphères de notre vie. Le désir ardent de la première fois, de l’inédit et du renouvelé est omniprésent dans nos esprits et dirige nos décisions. Mais notre génération peut-elle consommer sans se consumer?

« Je suis malade »

Nous sommes malades financièrement. Notre porte-monnaie peine à respirer ; nos comptes bancaires souffrent d’hyperventilation. Selon une étude récente, l’endettement des ménages québécois a augmenté de près de 3 000$ entre 2013 et 2014. Si cette hausse de 5% ne semble pas alarmante pour plusieurs institutions bancaires, il est normal que la population étudiante ressente un malaise à la réception de leurs comptes payables à la fin du mois. Force est de constater que 40% des Canadiens n’effectue pas le paiement entier de leur carte de crédit chaque mois ; le taux d’épargne a diminué drastiquement durant les vingt dernières années et l’endettement augmente jusqu’à 7 fois plus vite que les revenus. Notre santé financière dépérit et nous tentons de chasser le bobo à coup de remèdes miracles. Docteur, y a-t-il une solution? « An apple a day keeps the doctor away! Consommez de façon saine et équilibrée, et le tour est joué! » Oui docteur, oui…(!)

La tendance de notre génération est la suivante : nous avons la propension à dépenser sans prendre en considération notre capacité à payer. Un restaurant à 70$, une paire de jeans à 100$, des sushis à volonté : la « privation » est un  mot et comportement en voie de disparition. Les restaurants gastronomiques jadis fréquentés par les tempes grisonnantes (et qui imposaient le port d’une tenue de soirée) accueillent les étudiants au budget serré prêts à sacrifier une journée ou deux de travail pour un bon risotto parfaitement assaisonné (le tout dans un jeans déchiré). Nos dépenses s’assimilent sensiblement à celles d’un ménage au revenu stable. Impossible de faire la différence entre un étudiant aisé et un étudiant fauché. Un grave problème de consommation aux disproportions alarmantes et aux solutions trop peu satisfaisantes.

« Donnez-moi de l’oxygène »

En plus d’un compte bancaire déficitaire et des trous plein les poches, notre faillons à cette nécessité d’oxygéner notre cerveau. Nous sommes forcés de constater que le nombre d’heures quotidien passées sur internet augmente chaque année chez les adultes âgés de 20 à 30 ans. Bien qu’ils allouent beaucoup de temps aux sites récréatifs (jeux et réseaux sociaux par exemple), le travail vient à dépendre des différentes ressources trouvées sur cette toile infinie. Les recherches juridiques dans les Gazettes officielles et les volumes de jurisprudence ont disparu pour laisser place à des moteurs spécialisés en ligne, les dictionnaires électroniques sont plus fiables que leurs versions papiers, les notes de cours sont distribuées sur les plates-formes web : tout dépend désormais d’une petite boite noire nous reliant à ce serveur aux capacités illimitées.

Face à notre ordinateur, les problèmes de vue et les tendinites dans les poignets deviennent aussi fréquents qu’un rhume en novembre. La surchauffe de notre ordinateur nous rappelle que nous sommes assis depuis plusieurs heures déjà. Nos rétines brûlent, notre cerveau fume. D’un mouvement lent incontrôlé, nos yeux se tournent vers la grande fenêtre du mur adjacent. Les larmes coulent sur nos joues : le choc est brutal. Un peu d’air frais s’il vous plait?

 « Quand les hommes vivront d’amour… »

Parlons-en de l’amour. Cette notion qui, à défaut de créer des papillons dans nos estomacs, s’installe comme une phobie dans nos têtes. « C’est une chose qui me fait vraiment peur! », me répond un jeune adulte. « C’est beaucoup plus compliqué qu’avant, et c’est certainement en raison de Facebook et Tinder », me répond son amie. Si aujourd’hui tu n’as plus besoin de marcher 5 kilomètres dans un rang pour aller voir ta douce et d’économiser des semaines durant pour lui acheter une fleur, le principe de base reste le même. À et effet, dans un article publié par le New York Times l’an dernier, l’étude chiffre à 50 millions le nombre d’utilisateurs sur Tinder chaque mois. Le sens de l’humour et les bonnes manières qui étaient jadis les principales qualités regardées ont cédé la place à la densité de la barbe et l’importance du décolleté. Encore une fois, il semble plus facile de « se consommer » indépendamment du risque de « se consumer» !

Pouvons-nous vivre d’amour et d’eau fraiche en 2015?

Pouvons-nous nous délecter de peu et savourer ce moment où nous n’avons rien?

Et si nous commencions par nous oxygéner et soigner notre santé…

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