Critique de la pièce Les fées ont soif

Par Josiane Demers

Le 29 octobre dernier à 20 h, le Centre culturel de l’Université de Sherbrooke présentait la pièce de théâtre Les fées ont soif. Cette pièce, montée par le Théâtre du rideau vert, a été écrite par Denise Boucher en 1978. Sophie Clément, l’une des actrices de la distribution originale, en signe aujourd’hui la mise en scène minimaliste. Cette œuvre fondamentalement féministe présente trois femmes tentant ardemment de s’émanciper des rôles dans lesquels la société patriarcale les a enfermées. La mère, Marie (Pascale Montreuil), la Statue (Caroline Lavigne) et Madeleine, la prostituée (Bénédicte Décary) sont en quête de liberté.

Controverse

La pièce crée tout un émoi lors de sa première présentation au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) dans les années 1970 à Montréal. Les actrices et les spectateurs se butent alors à des manifestants religieux d’extrême droite, outrés par le contenu qu’annonçait cette pièce. Ceux-ci maintiennent que l’œuvre est le produit du diable. La controverse est telle que, sous le refus des créateurs de la pièce de changer le langage « cru, inapproprié et vulgaire », le Conseil des Arts de Montréal supprime une subvention de 15 000 $ étant destinée au TNM. Une injonction est même émise afin d’interdire la diffusion de la pièce, ce qui est par la suite renversé.

Mise en scène

Une statue géante de la vierge Marie et deux chaises, voilà ce qui se trouve sur scène. Un peu en bas de la scène à gauche, on aperçoit un pianiste et une violoncelliste. Pour mettre l’accent sur certains textes, on utilise un habile jeu de lumière. Cette mise en scène épurée laisse toute la place au propos. L’attention du spectateur est constamment maintenue sur les trois actrices. Les textes restent encore très actuels, bien que les parties qui sont chantées semblent moins nécessaires. Par contre, bien qu’un peu superflue, cette facette « comédie musicale » est magnifiquement interprétée.

La distribution

Il faut souligner le travail impeccable de Caroline Lavigne, Pascal Montreuil et Bénédicte Décary. Elles interprètent leur rôle respectif avec aplomb et réalisme. Étant donné l’époque, le personnage auquel le public risque de s’identifier le moins est celui de la statue qui représente la Sainte Vierge. C’est un rôle qu’on voit beaucoup moins dans notre société suite à la laïcité grandissante au Québec depuis la Révolution tranquille. Ce contrôle que la religion exerce, à l’époque, sur les foyers québécois et les institutions n’est plus très présent. Le travail de Caroline Lavigne dans ce rôle est tout de même nécessaire, car elle sert souvent d’intermédiaire entre les deux autres femmes.

Pascal Montreuil se démarque particulièrement dans les passages chantés. Sa voix est contrôlée et est d’une justesse limpide. L’actrice incarne bien le désarroi d’une mère au foyer qui ne se réalise pas et qui aurait donc souhaité que sa mère lui dise qu’elle pouvait aspirer à plus.

L’actrice qui se démarque du lot est sans aucun doute Bénédicte Décary. Tantôt drôle, tantôt confiant et tantôt triste, le personnage de Madeleine la prostituée ne veut que de l’amour. Elle veut de l’amour vrai et sincère. Elle n’en peut plus de l’amour de la chair.

De l’humour à la tristesse

Au début de la pièce, les trois personnages abordent leurs problèmes et leur réalité respective de façon plutôt humoristique. Des rires retentissent sporadiquement dans la salle. Ces rires sincères se transforment graduellement en rires d’inconfort. Ces blagues sont le masque d’une grande détresse. Cette détresse devient de plus en plus évidente de minute en minute.

Des thèmes importants

Le personnage de Marie nous ramène aux situations des femmes ressentant l’absence de choix dans leur relation ou leur dynamique familiale. Marie s’est mariée, car c’est ce que la société, par le biais de sa famille, attendait d’elle. À travers sa réalité, on visite des thèmes comme la violence conjugale, la maladie mentale et les pensées suicidaires. Par le personnage de Madeleine, on explore la réalité d’une personne qui a vécu une enfance difficile marquée par la négligence et le manque d’amour. On remarque que cette femme est en constante quête de validation. Bien que notre société moderne travaille d’arrachepied pour éliminer les tabous sur ces sujets, une stigmatisation demeure toujours.

Ode à la liberté

Les personnages de Marie et de Madeleine réalisent qu’elles n’ont pas à demeurer dans les rôles que la société leur a attribués. Marie quitte son mari et Madeleine cesse la prostitution. Le public est alors témoin de la magnifique et touchante émancipation de ces deux personnages. La salle ressent avec elles cette nouvelle liberté.

Agression sexuelle et #MeToo

Le moment le plus bouleversant de la pièce survient lorsque Madeleine subit une agression sexuelle dans la rue. Un homme l’a reconnue et se rappelle qu’elle se prostituait et se croit alors tout permis avec elle. Madeleine porte plainte. On cherche à jeter la faute sur elle. On dit qu’elle a « couru après ».

« L’accusé est non coupable ». À ce moment, le personnage de Madeleine tombe à genoux pendant que l’éclairage clignote rapidement et que la musique devient violente. C’est la scène la plus forte de la pièce. C’est émotionnellement très prenant. La scène est dure, mais nécessaire.

Malheureusement, ce genre de situation se produit encore. On blâme la victime ou on minimise les gestes. Il y a une évolution et une conscientisation, mais le public est forcé de constater qu’il reste bien du chemin à parcourir. Il y a un parallèle indéniable à faire entre cette situation et le mouvement #MeToo.

Œuvre utile

En regardant la pièce, on remarque tout de suite que le texte n’a pas été écrit récemment. Le style théâtral et les dialogues sont plutôt conventionnels. De plus, les rôles des trois femmes sont campés dans une histoire qui, de nos jours, peut nous sembler impensable. Par contre, la triste réalité rattrape rapidement le public. Nous sommes en 2019, mais les thèmes abordés sont encore d’actualité. L’évolution de la société face aux femmes est indéniable, mais beaucoup de chemin reste encore à faire. Les fées ont soif est une excellente pièce qui fait encore, sans l’ombre d’un doute, œuvre utile.


Crédit Photo @ Théatre du Rideau Vert

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