Critique - La Jeune Épouse d'Alessandro Baricco

Par Benjamin Le Bonniec 

La Jeune Épouse est un roman de l’attente, l’attente d’une jeune femme, débarquant d’Argentine alors que le XXe siècle se met en marche, qui doit épouser le Fils d’une Famille italienne complexe, aussi alambiquée qu’énigmatique. Dans ce récit capricieux paru au Éditions Gallimard, Alessandro Baricco nous attire dans l’intimité de cette grande maison familiale du Nord de l’Italie tournoyant dans l’univers coquin d’un roman aux portes de la philosophie libertine.

On ne présente plus Alessandro Baricco, l’esthète italien à l’écriture dilettante et musical. En l’espace d’une trentaine d’années, l’écrivain turinois s’est affirmé comme l’un des maîtres reconnus et salués du roman italien, depuis Les Châteaux de la colère jusqu’à Mr. Gwyn, sans oublier évidemment son plus grand succès en librairie Soie ou son incroyable virée musicale de Novecento : Pianiste. Avec ce treizième roman, Baricco nous introduit dans cette maison italienne où une Argentine de 18 ans va attendre patiemment le retour de son futur époux au plus proche des secrets dépravés de la Famille de celui-ci. Énigmatique, son absence se prolonge tout au long du roman alors qu’il est retenu en Angleterre.

L’occasion est alors trop belle pour Baricco d’engager l’initiation de la Jeune Épouse aux plaisirs sexuelles, et là chaque membre de la famille y passe. Elle se fait d’abord séduire par la Fille à travers les plaisirs de la masturbation dont la mère reprend instinctivement le flambeau, le Père l’introduit dans un bordel dans un passage de grande beauté alors que l’Oncle ne sera pas en reste. Cette apprentissage de l’Usage du Monde accomplira cette éducation sentimentale libertine. Mais l’écrivain italien ne se résout pas à dépeindre simplement ce dévergondage. La Jeune Épouse devra aussi s’affranchir de règles mystérieuses comme l’interdiction de lire des livres ou d’être triste.

Dans ce roman où s’entremêlent plusieurs trames d’un récit subtile, Alessandro Baricco s’évertue à transmettre la passion de son métier par un incroyable échange entre le narrateur et une amie bien critique à l’égard de ses textes. Cette réflexion sur le métier d’écrivain, ses difficultés comme ses enjeux, donneront tout l’élan et la dimension nécessaire à ce que nous raconte Baricco à travers l’histoire de cette jeune promise aux portes de la déprave. Complexe et singulier, chaque personnage décrit par l’auteur trouvera alors son intérêt à l’histoire; et quand le dénouement approche, l’écrivain comblera le lecteur par son incroyable maîtrise dans l’art de raconter la vie, de la romancer au détour de cette habile méditation littéraire

L’auteur de Soie signe ici un livre soigné et imprévisible avec tout le brio qu’on lui connaît, mais s’émousse et s’use par une écriture trop précieuse, voire pédante. Un roman d’initiation malgré tout à découvrir pour ceux qui aime le beau, le chic et qui n’ont pas peur de s’aventurer dans les arcanes libertins d’une Italie oubliée.

Extrait : « À ce moment-là, je n’arrivais pas à le croire, comme tout le monde, quand j’étais jeune je m’attendais à quelque chose de plus complexe, de plus sophistiqué. Mais aujourd’hui je ne connais pas d’histoire, la mienne ou celle des autres, qui n’ai commencé par le mouvement animal d’un corps - se pencher, se blesser, boiter - parfois un geste brillant et souvent des instincts obscènes qui viennent de loin. Tout y est déjà inscrit. Les pensées viennent après, elles dessinent toujours une carte rétrospective à laquelle nous attribuons une forme de précision, par convention ou par paresse. C’est sûrement ce que le Père avait en tête de m’enseigner, lorsqu’il fit le geste à première vue absurde  conduire une jeune fille dans un bordel. Des années plus tard, je dois admettre que c’était d’une courageuse justesse. »


 

Partager cette publication