Déclin et désenchantement du rêve américain?

Par Anabel Cossette Civitella

Deux pièces, un thème : la désillusion. La mort d’un commis voyageur, un classique du théâtre américain des années 1950, et Le déclin de l’empire américain, une adaptation théâtrale du chef d’œuvre du cinéma québécois, tous deux présentés à deux semaines d’intervalle à Sherbrooke indiquent-ils un désenchantement contemporain collectif envers le rêve américain?

Face à une société qui ne répond pas aux attentes, on se construit un monde de mensonges et d’illusions. Mais qu’arrive-t-il lorsque les masques tombent?

Dans La mort d’un commis voyageur, écrit par Arthur Miller en 1949 et mis en scène par Serge Denoncourt, Willy Loman (Marc Messier) est un homme usé par la vie, qui voit ses rêves anéantis. Il a toujours cru que le charisme menait au succès, que les bons contacts menaient à la gloire, que l’argent apportait le bonheur. Il se rend compte à 60 ans qu’il n’a rien construit, « rien semé ». Vendeur, il n’arrive plus à vendre. Père, il n’a même plus le respect de ses fils. Les chimères forgées tout au long de son existence tombent en ruines. C’est la désillusion.

Même si La mort d’un commis voyageur a été écrite par Arthur Miller dans l’Amérique de l’après-guerre, la pièce a une résonnance très moderne, avec comme thème la course à la gloire, au succès et la croyance obsessive que l’argent mène au bonheur.

Le metteur en scène Serge Denoncourt, qui nous a habitués à des décors à grand déploiement, a choisi cette fois un peu plus de sobriété pour dépeindre le rêve américain déchu. On passe d’une scène à l’autre à l’aide de jeux de lumière, de changements de costumes ou d’ambiance, et c’est le jeu des acteurs qui est central. La trame de la pièce repose d’ailleurs sur deux monologues.

La pièce s’ouvre avec Linda, la femme de Willy Loman, jouée par la très touchante Louise Turcot. Elle explique à ses deux garçons les difficultés de leur père, son incapacité à faire face à la réalité. Elle leur dit de faire attention à lui, qu’il n’en a plus pour très longtemps à vivre. Le spectateur remarque assez rapidement l’incohérence de Willy, mais à partir de cette discussion entre les fils et leur mère, on comprend qu’il n’est pas seulement un vieux dément qui s’invente des histoires, mais un homme qui a tout simplement construit l’ensemble de sa vie sur des chimères.

Le deuxième monologue va faire tomber le rideau lorsque Biff (Éric Bruneau), fils chéri de Willy, dans une autre prise de parole exceptionnelle, lui renvoie en plein visage sa propre déchéance. Il démonte pièce par pièce les illusions que son père s’est faites sur son cas. Biff n’a jamais bien réussi à l’école, Biff n’a jamais été vendeur à succès, Biff n’a jamais rien réussi dans sa vie. Les ripostes de Willy, qui ne veut rien entendre, prouvent que les illusions sont profondes.

Hédonistes par dépit

Dans Le déclin de l’empire américain, une reprise du film de Denys Arcand (prix de la critique internationale à Cannes en 1986), les personnages restent les mêmes que dans le classique cinématographique, mais les textes s’actualisent à la réalité de 2018 : les personnages parlent de djihadisme, du 11 septembre 2001, de TDAH, de travailleurs pigistes, de précarité dans l’emploi. Nous sommes au chalet du père de Patrice (joué par le metteur en scène Patrice Dubois), et non pas à son propre chalet.

Ici, ce n’est pas l’illusion, mais le mensonge qui mène les conversations des protagonistes. Comme dans le film d’Arcand, des amis universitaires se retrouvent le temps d’un souper durant lequel ils échangent, discutent, se gargarisent de leurs connaissances académiques qui, au fond, ne leur apportent rien de plus qu’un cynisme crasse. Ils parlent de cul, de tromperie, et s’inventent une existence de plaisir. Jusqu’à ce que la dénonciation et les aveux de tromperie mettent fin à la soirée.

Dans cet univers où le spectateur est captivé par des échanges brillants, aucun besoin de décor pour garder l’œil alerte. Le jeu des corps chorégraphiés et la scénographie exceptionnelle– tant dans les scènes de sexe que les scènes banales de la vie quotidienne – nous ramènent à la force des textes.

Dans une pièce comme dans l’autre, le retour à la réalité fait mal. Et le spectateur ne peut s’empêcher de se demander s’il n’y a pas là un avertissement. « [Les personnages principaux] sont vides. Leur futilité nous renvoie notre propre échec », estime Georges Desmeules, chargé de cours en littérature à l’Université de Sherbrooke.

Vacuité et décadence

Au-delà du constat d’échec dû à la désillusion, que nous transmettent ces pièces?

Le film Le déclin de l’empire américain de Denys Arcand voulait montrer que, comme l’empire Romain, l’Amérique va disparaître dans la décadence. Les personnages d’Arcand sont désillusionnés; ils ont abdiqué devant la vacuité de la vie et sont de purs hédonistes, rappelle Georges Desmeules. Avec la reprise du déclin au goût de 2018, les personnages n’ont plus d’illusions; ils n’ont pas d’avenir. S’ils sont hédonistes, c’est parce qu’ils n’ont plus que ça.

Que reste-t-il de similaire, entre les deux œuvres? « S’il existe un parallèle, c’est peut-être que cet échec existentiel culmine dans un échec conjugal », dit Georges Desmeules.

Dans les deux pièces, l’échec du couple fait effectivement dérailler le monde d’illusions que les personnages se sont bâti. Pour le commis voyageur, même si la tromperie n’occupe pas une place prédominante dans la mise en scène de Denoncourt, on comprend qu’elle est à la base du conflit avec le fils Biff, un gros grain de sable dans l’engrenage de la vie rêvée de Willy. Dans Le déclin, Patrice est démasqué. Il trompe allègrement, et ce depuis toujours, sa femme Catherine (Rose-Maïté Erkoreka). Les aveux déchirants et les pleurs précèdent l’aube qui se lève, glauque. La vie ne sera plus jamais comme avant.

Échec personnel, ratage conjugal. La désillusion dans les deux pièces en est-elle une face à la société, ou face à un idéal personnel? Les deux pièces sont un reflet peu flatteur de nos propres désillusions. De nos propres rêves arrivés à échéance. Ces deux grandes œuvres, dans leur modernité, même si originellement d’une autre époque, jouent avec les mêmes enjeux. Elles enfoncent le clou dans le cercueil de l’idéalisme, laissant place à l’individualité crasse d’un monde en déclin.

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