La dépression, cette maladie du cerveau

Par Alysée Lavallée-Imhof

On était en décembre, période d’examens finaux, de travaux, à boire du café jusqu’à plus d’heures pis à maugréer sur son p’tit sort d’étudiant malchanceux. En décembre dernier, j’ai ressenti un vide sans fin. Plus profond que la peur sourde de l’universitaire moyen, stressé de rater ses examens.

Parce qu’il n’y aura jamais de mots justes ni adéquats, alors mieux vaut l’écrire sans plus tarder comme on arrache en hâte un plaster : mon petit frère s’est enlevé la vie en décembre dernier. Rongé par une terrible maladie, la dépression. Depuis ce jour, j’ai cessé d’écrire. Ici, au journal Le Collectif, et ailleurs. Tourmentée par cette affreuse pensée que les mots m’avaient manqué à un moment si crucial. Que je n’avais pu lui insuffler une envie de vivre.

Malgré tout, j’ai décidé de reprendre la plume. Non pas pour décrire plus longuement ce tourment qui m’afflige et qui, heureusement, s’estompe peu à peu avec le temps. Je n’ai guère plus envie de raconter en grandes lignes l’être exceptionnel qu’il était. Par pudeur peut-être ou par angoisse aussi d’attirer un voyeurisme malvenu, centré sur sa maladie, qui n’aurait même pas su esquisser à gros traits la personne qu’il était.

Mais il me faut parler maintenant de ce qui lui est arrivé. Pour fragmenter ce vernis de honte, de demi-mots et de silence. Pour ceux qui restent, endeuillés par le suicide. Et pour ceux qui nous quittent, bien souvent vaincus par une terrible maladie : la dépression, celle même dont on ne parle que trop peu.

Parce que les préjugés sur cette maladie sont encore si présents, je me contenterai donc de clarifier tout simplement ceci au lecteur : mon frère avait des amis en or, mille et un projets à réaliser et un optimisme bien à lui.

Au Québec, chaque jour qui passe, trois personnes s’enlèvent la vie. Les trois quarts d’entre elles, atteintes d’une dépression grave. Au-delà du nombre, que dire des êtres exceptionnels que nous perdons, de tous ces talents bruts, de ces personnes aimées dont les rêves et projets demeurent inachevés. Que dire du respect de la dignité humaine, du droit d’être protégé contre soi-même dans l’un des plus grands moments de vulnérabilité que la vie peut porter.

Au-delà des #BellCause à plus finir qui ont défilé dans nos newsfeed au cours des dernières semaines, il faut amorcer une réflexion profonde, sérieuse et réfléchie sur la manière dont notre société conçoit ces maladies.

Parce que même si la psychiatrie reconnaît maintenant les implications physiologiques de cette maladie qui se caractérise notamment par un dérèglement chimique au cerveau, concevoir la dépression comme une véritable maladie s’avère pour le moins compliqué.

Une brève recherche sur le web abordera cette idée du « fameux choix » de s’enlever la vie. Oui oui, rien de moins. Comme si ça s’apparentait vraiment au choix des céréales devant l’allée de l’épicerie lorsqu’on hésite entre les Cap’n Crunch pis les Lucky Charms. Sans oublier que de nombreux forums de discussions virtuels exposent encore de folles théories sur la lâcheté et la mollesse de caractère des personnes vivant avec cette condition.

Et que dire du slogan de la semaine nationale de prévention du suicide qui affirme tout de go que « Le suicide n’est pas une option ». Certes, pour vous et moi, une telle idée est au bas mot inconcevable. Mais en est-il vraiment ainsi pour les personnes atteintes d’une dépression, dont le fonctionnement du cerveau s’en trouve affecté, dont le jugement en est modifié? Oserait-on dire à un patient atteint d’un cancer stade 5 que « mourir n’est pas une option »?

Pendant quelques mois, j’ai pensé que les mots m’avaient manqué. Que je n’avais pu trouver les mots magiques. Ceux qui lui auraient insufflé une envie d’espérer demain malgré toutes ses incertitudes. Avec les semaines, j’ai compris que tout l’amour du monde ne suffit pas à ramener les personnes atteintes d’une grave dépression, que ces mots magiques n’existent pas. Et qu’il nous faut alors des soins appropriés pour traiter la maladie.

Le constat est tout simple : il faut faire plus. Maintenant et demain. Et pourquoi ne pas commencer par notre vocabulaire? Pourquoi ne pas remplacer l’expression « maladie mentale » par celle-ci : « maladie du cerveau »? Une façon toute simple de remplacer un terme vague et empreint de tenaces préjugés par un autre, qui rappelle davantage une condition médicale concrète.

Plus encore : n’est-il pas temps de critiquer, de remettre en question les soins offerts ou cette culture omniprésente de la performance à tout prix? Et que dire de ce malaise collectif à afficher publiquement nos échecs et nos peines, pour afficher inlassablement un sourire factice, artificiel?

Il est plus que temps de cesser cette forme de complaisance bienveillante d’#BellCause et d’amorcer les germes d’une grande réflexion collective.

Parce que chaque jour compte.


Crédit photo © The Awkward Agent's Archive

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