Par Anabel Cossette Civitella

Mise en scène sans éclat, la pièce de théâtre écrite à partir du roman du même nom jouée par le théâtre Jean Duceppe traduit toutefois bien la profondeur originelle de l’œuvre de Steinbeck.

Histoire d’amitié de deux travailleurs saisonniers qui parcourent la Californie pour y trouver une ferme où vendre leurs services. Un gros idiot, Lennie, un petit dégourdi, George. Ils se racontent leur futur pour se donner le courage de continuer leur errance de ferme en ferme dans les États-Unis des années 1930. Le plus malin trouve les contrats, le plus bêta les fait perdre, puisqu’il a une fâcheuse tendance à flatter les choses douces. Un adulte-enfant fort comme un bœuf qui aime toucher ce qui a l’air agréable, même la robe des dames qui, elles, n’aiment pas trop. On s’imagine les embûches.

La pièce commence alors que Lennie et George font leur entrée dans une nouvelle ferme. Ils vont à la rencontre de Curley, un fils de patron odieux, Candy, un vieux qui ne sert plus qu’à nettoyer les bâtiments, Crooks, un «nègre» qui ne dort que dans la grange, Slim, un homme qui dompte les chevaux, la femme de Curley, qui attise les passions des hommes, et Carlson et Whit, deux ouvriers. George et Lennie n’y passeront que quelques jours. Ils y vivront les dernières heures de leur rêve commun, soit celui de posséder une petite ferme et des animaux. Après une dernière bêtise de Lennie, la pièce se termine brutalement, et soulève un grave dilemme : peut-on tuer par compassion?

Dans cette pièce d’une heure trente sans entracte, la mise en scène décevante ne rend pas justice au travail des acteurs. Lennie (Guillaume Cyr) et George (Benoit McGinnis) savent porter le poids de leur rôle. Ils font rire, nous entrainent au cœur de la psychologie des personnages telle que décrite par John Steinbeck en 1937. Les acteurs nous amènent aussi au-delà des décors mal exploités et d’une chorégraphie mal orchestrée par moment. On pense par exemple à la scène d’ouverture où tous les personnages défilent en silence, entrent et sortent de scène sans but apparent… la symbolique n’est pas évidente à deviner.

Bouc émissaire

Au sein de cette histoire, construite en huis clos sur à peine 48 heures, s’enchevêtrent les relations de pouvoir entre les personnages, au sein desquels une hiérarchie bien définie s’établit. Ils sont tous à la recherche du plus faible qu’eux-mêmes pour accéder à un carré de ciel bleu. On est tous le bouc émissaire de quelqu’un.

Lennie n’attire que des problèmes avec ses manières d’enfant et sa force de surhomme. Curley voit rapidement que c’est sur lui qu’il peut déverser sa colère d’homme frustré. Candy est quant à lui un vieil infirme qui ne possède rien, sinon un chien souffrant qui arrive lui aussi à la fin de sa vie. Le chien est abattu par un coéquipier de Candy. Ce dernier ne songe pas à se rebeller contre le coéquipier, mais fait plutôt porter son lot de malheurs sur la seule femme présente, la femme de Curley. La femme de Curley, consciente d’être dénigrée par les hommes qui la traitent d’agace, se tourne vers le «nègre» pour le blâmer d’exister. Crooks, le «nègre de service», ne peut pas riposter face à la femme de Curley. Il est au plus bas de l’échelle, mais arrive tout de même à s’élever au-dessus de Lennie, l’idiot. Dans cette réaction en chaine de blâmes, on peut surtout voir la hiérarchie de l’animal humain qui, finalement, n’est pas beaucoup plus fort qu’une souris.


Crédit Photo @ Centre Culturel

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