societe - bacteries - rod - ANDREAS REH _ GETTY IMAGES« Même si on arrête de donner des antibiotiques [aux malades] et des facteurs de croissance [aux animaux de l’industrie alimentaire], il est sûrement déjà trop tard. » – Pr Sébastien Rodrigue

Par Rodrigue Turgeon

Deux phrases sensationnelles qui, nous l’espérons, auront réussi à capter votre attention pour le reste de cet article. Mais d’abord, remercions les professeurs Vincent Burrus et Sébastien Rodrigue, issus de la Faculté des sciences de l’Université de Sherbrooke. Comme vous ne tarderez pas à le comprendre, notre espérance de vie pourrait bien être entre leurs mains.

Les gènes de résistance

Vulgarisons. Quand je dirai « bactérie », pensez peste noire ou chlamydia. Un antibiotique, c’est le médicament que le médecin vous prescrit contre la peste ou la « chlam ». Quand une bactérie est résistante à un antibiotique, c’est qu’elle possède une « recette » pour cuisiner toute seule un remède miracle contre l’antibiotique. Elle résiste. Elle survit. Rien de bien compliqué.

Cette recette, c’est ce qu’on appelle en sciences un gène de résistance. Gardez ça en tête, c’est important pour la suite. « Les bactéries peuvent devenir résistantes de deux façons », nous enseigne le professeur Rodrigue.

(1) Par l’exposition prolongée d’une colonie de bactéries à un certain antibiotique. La plupart mourront, mais sur 100 millions de bactéries, 10 % trouveront à temps la recette. Ça nous laisse quand même 10 millions de survivantes. Alors on en élimine un autre 90 % avec un deuxième antibiotique. Mais il reste encore 10 % de 10 %, soit 1 %. Et c’est comme ça jusqu’à ce qu’on soit hors de danger. Voilà comment la médecine classique lutte contre les bactéries depuis la découverte de la pénicilline en 1940.

(2) Par le simple « transfert » du gène de résistance. Les bactéries s’échangent leurs « recettes de résistance ». La condamnée devient protégée et peut protéger toutes ses filles et toutes ses amies.

Les gènes de multirésistance

Ce qui devient vraiment alarmant, c’est que les bactéries, TOUTES ESPÈCES CONFONDUES, ont commencé à s’échanger depuis quelques années des super recettes. Oui oui. En une seule recette, elles acquièrent la résistance pour TOUS NOS ANTIBIOTIQUES. Ces super recettes portent le nom de gènes de multirésistance.

« Le micro-organisme devient résistant à une multitude d’antibiotiques avec lesquels il n’a jamais été en contact », nous explique le Pr Vincent Burrus. En joual : la médecine classique, « c’est pu bon à rien ». Comme si, en une nuit, la ville de Troie, assiégée, perdait tous ses archers et voyait ses remparts s’affaisser.

Mais comment contre-attaquer? Pour le Pr Burrus, « il faut comprendre avant tout ces nouveaux mécanismes des bactéries. Ensuite, soit on réussit à bloquer ces transferts de gènes de multirésistance… »

« …soit on tente de leur faire perdre les gènes avant qu’ils ne les transmettent », complète le Pr Rodrigue. Ah bon. Et si on échoue aux deux options? « Sans vouloir être alarmiste, on retourne à l’ère prépénicilline, rétorque-t-il, 70 ans en arrière. »

Leçon d’histoire : avant la découverte de cet antibiotique (contre lequel pratiquement aucune bactérie n’avait la recette miracle), l’espérance de vie au Canada avoisinait les 50 ans (au début du XXe siècle, Statistique Canada). Elle est désormais de 81 ans.

L’origine de la multirésistance

Mais d’où vient cette soudaine multirésistance? C’est un phénomène récent et peu connu. « C’est à cause de notre abus des antibiotiques qu’on a en quelque sorte forcé les micro-organismes à développer des mécanismes de défense, de résistance », témoigne le Pr Burrus.

Pour le duo de chercheurs, il y a plus inquiétant encore. Ces transferts de gènes de multirésistance peuvent provenir de bactéries non pathogènes. Inconnues. Impossibles à retracer, à anticiper.

Un antibiotique mis sur le marché en 1950 était efficace pendant une décennie avant qu’on puisse identifier une souche bactérienne résistante. « Un certain antibiotique a été mis en circulation en 1996. La résistance est apparue… en 1996 », relève le Pr Burrus. L’histoire de quelques semaines, à peine.

La propagation des super recettes

Les bactéries ne connaissent aucune frontière. « L’épidémie de Choléra en Haïti, après le tremblement de terre, a été causée par le transport de gènes de multirésistance par des soldats casques bleus en provenance de l’Inde », donne comme exemple le Pr Rodrigue. Auparavant, en Haïti, il n’y en avait pas de ces infectes super recettes.

Cinq à dix ans et on y sera. La multirésistance généralisée et sans remède (à moins d’un miracle). « Le problème, c’est qu’avec les bactéries, il n’y a rien de spectaculaire », déplore le Pr Burrus. « Ça frappe quand tu es atteint, mais sinon, personne s’en préoccupe », renchérit son collègue, le Pr Rodrigue.

Si l’on mettait, bout à bout, toutes les bactéries de la Terre, la file serait longue de… 200 millions d’années-lumière.

Et ça, ça vous frappe?

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